Entrevue avec Marie Darrieussecq - Le parti de l'indicible

«Quand j’écris, je vais dans des zones où le langage s’arrête, procède par clichés, par truismes», explique Marie Darrieussecq à propos de son dernier livre, Tom est mort.
Photo: Agence France-Presse (photo) «Quand j’écris, je vais dans des zones où le langage s’arrête, procède par clichés, par truismes», explique Marie Darrieussecq à propos de son dernier livre, Tom est mort.

Marie Darrieussecq est formelle: «Je revendique le droit de la fiction, de l'imagination, même pour le pire.» Le pire, c'est-à-dire une mère qui perd son enfant. C'est le sujet de son nouveau roman, son huitième, Tom est mort. En lice pour les prix Goncourt et Fémina... sur fond de controverse.

Usurpation d'identité. Plagiat psychique. Ce sont les mots employés récemment par l'écrivaine française Camille Laurens, prix Fémina 2000 pour Dans ces bras-là, à l'endroit de sa compatriote Marie Darrieussecq. Propos tenus dans une publication spécialisée, La Revue littéraire (no 32, automne 2007). Mais qui ont fait du chemin depuis.

Pas d'accusation en bonne et due forme de la part de Camille Laurens contre celle qui s'est fait connaître en 1996 grâce à Truismes, vendu à un million d'exemplaires et traduit à travers le monde. Pas de procès en vue, non. On reste dans le flou.

Mais le bât blesse chez Marie Darrieussecq, qui fulmine au bout du fil, en direct de Paris: «C'est un vrai couteau dans le dos. C'est miteux, bas de gamme, cette affaire-là.»

L'éditeur des deux auteures s'en est mêlé par médias interposés, affirmant haut et fort qu'il avait choisi son camp: désormais, plus question pour la maison de publier Camille Laurens. «C'est chevaleresque comme attitude de la part de POL», se réjouit Marie Darrieussecq. Qui déplore cependant la tournure «tellement parisienne» de l'événement. Et trouve que le débat que ça suscite dans la presse française ressemble à «un devoir de rédaction de collège».

Jalousie littéraire ?

Récapitulons. Derrière «cette affaire-là», il y a un autre livre. Philippe. De Camille Laurens. Paru il y a 12 ans. Un récit poignant, basé sur un fait vécu: la perte d'un enfant. Camille Laurens a, dans les faits, perdu un bébé en 1994, peu de temps après sa naissance.

Ce qui n'est pas le cas de Marie Darrieussecq, mère de deux jeunes enfants. Selon elle, «Camille Laurens n'a pas supporté que moi, j'écrive sur la mort d'un enfant sans l'avoir vécue. Mais si on n'a le droit de ne raconter que ce qu'on a vécu, il faudrait éliminer les trois quarts de la littérature!»

Jalousie littéraire?, s'interroge la presse française. Qui en remet. Et a tendance à prendre parti pour l'auteure de Tom est mort. «En fait, peut-on lire dans la livraison d'octobre du magazine Lire, Camille Laurens reproche à Marie Darrieussecq sa capacité à s'imprégner, comme une éponge, de la souffrance de l'autre, en l'occurrence de la sienne à la mort de son fils, racontée en 1995 dans Philippe. Étrange accusation, fondée, sans aucun doute, sur une douleur sincère, mais maladroite.»

«Je comprends Camille Laurens sur le plan affectif, renchérit Marie Darrieussecq au téléphone. Je connais moi-même très bien le sujet, mes parents ayant perdu un enfant.» Mais, prend le soin de préciser l'écrivaine, dont toute l'oeuvre est hantée par les fantômes et les enfants morts: «Je ne veux pas me légitimer d'une expérience vécue par mes parents. On a le droit, comme écrivain, de prendre en compte ce qu'on n'a pas vécu personnellement.»

L'auteure de Truismes insiste: «Je me suis déjà mise dans la peau d'une truie! C'est vous dire! C'est dire à quel point on peut tout imaginer dans sa tête...»

Question de voix

Pour Marie Darrieussecq, toute est une question de voix. De voix intérieure. «Il faut trouver la voix du personnage. Quand on l'a trouvée, on a vraiment l'impression de vivre à sa place. Ensuite, le reste est instinctif.»

La voix, c'est aussi le rythme, pour cette écrivaine. «Ça va ensemble: il y a une rythmique propre à chaque voix. Quand j'ai ça, je sais que j'ai trouvé la bonne clé pour le bon moteur.»

Le moteur de Tom est mort, ce pourrait être l'étouffement. Celui que ressent la mère, elle qui n'arrive pas à surmonter le deuil de son enfant de quatre ans et demi, dix ans après sa disparition. Elle a l'impression d'avancer dans un long tunnel, où il n'y a pas d'issue. Impression que nous partageons à la lecture, tant le texte est scandé, répétitif. Et sec. Ça prend à la gorge, comme on dit.

«Je savais que je n'avais droit à aucun effet décoratif, confie l'écrivaine. Pas d'échappée, pas de poésie possible. Pas le droit de faire joli. C'est la mort dans toute sa crudité qui s'exprime ici.»

Comment venir à bout de cette mort, dont les circonstances ne seront élucidées qu'à la toute fin du livre? Elle n'y arrive pas, la mère, dans Tom est mort. Elle ne veut surtout pas en venir à bout. «C'est le syndrome de la mère morte, explique Marie Darrieussecq, par ailleurs psychanalyste: elle s'occupe plus de l'enfant mort que des vivants autour d'elle. Elle veut se rappeler de son enfant pour ne pas qu'il meure.»

Cela se passe au-delà des mots, du langage. Justement. C'est ce qui intéressait l'auteure de prime abord. «J'ai essayé de voir à quel moment le langage s'arrêtait. Je me posais la question: comment aller avec des mots là où il n'y a plus de langage? C'est tout le rapport à l'indicible que je voulais questionner. Que je questionne dans tous mes livres, d'ailleurs. Quand j'écris, je vais dans des zones où le langage s'arrête, procède par clichés, par truismes.»

Aller à l'encontre de ce qui ne se dit pas, ne se fait pas, est tabou. C'est le terrain de jeu préféré de cette écrivaine de 38 ans, pour qui la fiction permet tout. «Il faut croire que je pèse là où ça fait mal, puisqu'on m'attaque. Ce n'est pas la première fois que

ça m'arrive...»

Mise à part Camille Laurens, une autre écrivaine, Marie Ndiaye, a déjà pris à partie Marie Darrieussecq, qu'elle accusait de «singerie» de ses propres romans. La querelle n'a pas eu de suite.

«C'est bien d'avoir des ennemis, commente Marie Darrieussecq, ce qui ne tue pas rend plus fort.» Elle ajoute: «Ce qui me rend plus forte aussi, c'est que je porte une oeuvre.»

Qu'on se le tienne pour dit. «Personne ne m'empêchera d'écrire. Personne ne m'empêchera d'essayer de gagner un peu plus chaque jour contre l'indicible, les tabous.»

Collaboratrice du Devoir

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Tom est mort

Marie Darrieusecq

POL

Paris, 2007, 247 pages

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À noter : l'auteure annonce qu'elle sera présente au Salon du livre de Montréal, du 14 au 19 novembre.

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