Roman québécois: Une belle virevolte

Comment entre-t-on dans la vie de quelqu'un? À quoi tiennent l'amour, le désir? Est-ce qu'on n'existe que dans le regard de l'autre? Comment dire le corps — sa beauté, ses exultations — avec des mots?

Ces questions, elles sont là, dans ce premier roman de Maryse Latendresse, implicites le plus souvent et pourtant lancinantes, assorties de réponses dont certaines paraissent trop péremptoires pour qu'on n'en soupçonne pas l'ironie.

Car La Danseuse n'a rien du texte d'opinion. C'est un roman, un vrai, remarquable de cohérence et de finesse pour une première oeuvre, qui prend le parti de l'écriture, en s'appuyant à peine sur ces valeurs sûres que sont les personnages et une intrigue. Ceux-ci, en effet, ne sont d'abord que de simples silhouettes: «l'homme» dont on apprendra par la suite qu'il s'appelle Louis et qu'il est écrivain; une danseuse au prénom singulier, Ana, qui est sa compagne. Ils s'aiment, se désirent. Ils vivent ensemble. C'est un couple, en somme. Et ils se partagent le récit: à chacun son chapitre, en alternance. Elle écrit à la première personne, lui à la troisième.

Il est question d'eux, de leur travail respectif. Mais cela fait-il pour autant un récit? Louis écrit dans des cahiers ce qui doit devenir un roman, celui de l'amour d'un homme pour une femme qui aime quelqu'un d'autre. Son personnage de femme, Sara Lane, est une comédienne de renom qui hante son écriture et ses fantasmes. Il ne se lasse pas de la contempler, jour après jour, assis dans l'obscurité d'une salle de théâtre pendant qu'elle répète. Voilà donc qu'«une histoire est en train de prendre place». Qui, à première vue, n'est pas celle de Louis et Ana mais celle du triangle amoureux qu'invente celui-ci, où son personnage d'homme fait figure de mal-aimé.

Ana n'aurait aucune raison d'être jalouse, si elle ne soupçonnait que cette histoire n'est pas seulement une fiction, que cette Sara Lane existe bel et bien. Louis serait en train de raconter, sous couvert d'un roman, la passion qu'il éprouve pour une autre femme... Un triangle amoureux en dissimule-t-il un autre?

Il y a cette énigme, donc, qui à son tour en recouvre d'autres. Ainsi, l'écriture même, d'un chapitre à l'autre de La Danseuse, est trop semblable pour qu'on croie à une alternance de deux voix narratives distinctes. Si Ana semble être bien la narratrice qui se raconte, qui parle de Louis? Quel est ce narrateur non identifié qui l'observe, tout en nous faisant part de ses pensées les plus secrètes? Pourrait-il s'agir d'Ana elle-même, qui connaît bien son compagnon? L'hypothèse est d'autant plus plausible qu'Ana s'est permis, malgré l'interdiction expresse de Louis, de lire des extraits de son manuscrit.

Poussons plus loin nos soupçons: on remarquera, d'un chapitre à l'autre, quelques phrases, des situations qui se font écho, reprises telles quelles ou avec de menues variantes: illustrent-elles une simple connivence d'intimes entre Louis et Ana ou s'agit-il d'indices discrètement semés par un narrateur unique? Enfin, il y a ce «vous» qui apparaît parfois, dont il est difficile de dire s'il s'agit d'un «je» déguisé ou du lecteur qui est pris à témoin.

Ces énigmes narratives, qu'on se rassure, ne sont pas qu'un jeu formel dans lequel Maryse Latendresse s'amuserait à nous égarer. Elles creusent, comme mine de rien, ces questions que j'indiquais plus haut, auxquelles s'ajoute celle, éminemment romanesque, de l'identité: des narrateurs, des personnages. Dans ces triangles amoureux, la tierce personne, cette autre femme dont Ana est jalouse, ce n'est peut-être pas cette hypothétique Sara Lane mais la très réelle Alina Lith, une danseuse sensuelle, si belle dans la plénitude de ses quarante ans, qui est à la fois le professeur et la partenaire d'Ana. Alina Lith, Ana: ils sont curieux, ces prénoms à consonance exotique. Dans Alina Lith, il y a déjà Ana — ce préfixe qui connote l'absence, la privation. Et sans Ana, la première devient... Lilith, ce personnage mythique de la première femme qui, contrairement à Ève, ne serait pas issue d'Adam. Autonome dès sa naissance, ni mère ni épouse soumise, elle fut toujours soupçonnée d'être un peu démoniaque.

Si tout ceci paraît bien compliqué, c'est la faute du chroniqueur et non celle de Maryse Latendresse, qui a su donner à toutes ces énigmes une allure souvent légère, presque aérienne. Parmi elles se glissent des phrases pleines de certitudes qui contrastent étrangement avec le climat de l'ensemble. «Les femmes sont comme ça. Elles arrivent dans votre vie sans prévenir.» «Lorsqu'un homme, de ses yeux seulement, vous fait jouir, c'est la moindre chose que de lui sourire en retour.» «Un homme amoureux est un homme qui se croit.» «Une femme sans désir est souvent une femme indésirable.» Des affirmations à prendre avec un grain de sel, des certitudes plus trompeuses peut-être que toutes les chausse-trappes que je viens d'évoquer.

La Danseuse est une variation pleine d'ingéniosité sur l'identité et les intermittences du coeur, dont le ton emprunte aussi bien à la gravité qu'à l'ironie. Il y a là une écriture au rythme parfois haletant — presqu'un style déjà — à laquelle on ne reprochera que l'abus du mot «chose» employé à toutes les sauces, pour désigner indifféremment un objet, une idée, un sentiment, une situation.

La plus belle énigme de ce roman, qui a justement gagné le prix du meilleur ouvrage de fiction présenté dans le cadre du programme d'études littéraires, à l'Université du Québec à Montréal, c'est celle qui l'enchâsse tout entier. Lancée d'entrée de jeu dans un prologue d'une dizaine de lignes à peine où s'entremêlent les thèmes du regard, de l'amour et de la lecture, elle n'est résolue que dans la finale surprenante des toutes dernières pages. On ne perd rien pour l'attendre cependant puisqu'elle circule joliment dans tout le récit. La Danseuse, comme en prime, est également un très bon suspense.

LA DANSEUSE
Maryse Latendresse
Hurtubise/HMH, collection «América»
Montréal, 2002, 154 pages