Purée de navet

Le film est un navet. N.A.V.E.T. Quoique comestible venant du potager, le navet, lorsque transplanté dans le champ cinématographique, tombe, c'est là son propre, sur le coeur. Lundi soir dernier, le Tout-Montréal massé au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts l'ingérait en purée.

Est-il encore quelqu'un pour ignorer qu'il y eut lancement avec tambours et trompettes, en première mondiale s'il vous plaît (c'était précisé sur le billet. Mondiale, eh oui!), du film de Louis Saia Les Dangereux. Le même Louis Saia avait réalisé précédemment la populaire trilogie des Boys. C'est dire. La salle débordait donc de légumes gros ou petits pour cette première mondiale. Tous curieux de voir les vedettes Stéphane Rousseau et Véronique Cloutier risquer leurs premiers pas au cinéma. Sauf qu'ils tombaient en bas de leurs souliers.

Autant préciser que Les Dangereux, comédie d'action truffée de cascades, est un film très mauvais, pire que tous les Boys réunis pour un chant choral. Et je ne vous cause pas ici des dialogues, du jeu désolant des acteurs. Ma critique s'en chargera ailleurs. Pas drôle, en plus, ce film, et violent, quoique destiné à un public pré-adolescent. Tout pour plaire!

Lundi soir, les journalistes se massaient là, au coude à coude avec les amis de la maison, pour avaler le navet au milieu du gratin. Sitôt gavés, sitôt envolés. Les critiques, espèce malpolie s'il en est, fuyaient pour la plupart dès le mot fin, et ce, avant même les laïus d'usage. Ils détalaient comme des lapins, déboulant les escaliers du Théâtre Maisonneuve. D'autres demeuraient droits comme des I, presque catatoniques, en état de choc, gémissant d'une voix blanche à l'heure de commenter la catastrophe. Parfois un simple regard, une mimique, en disait plus long qu'un discours. Un ange passait alors, les ailes lourdes et le caquet bas.

Il me semble avoir été trop sévère avec Les Boys, depuis que j'ai vu Les Dangereux...

Le film, sorti hier sur 85 écrans du Québec, a coûté 7,2 millions de dollars, soit le plus gros budget de l'histoire du cinéma québécois. Il fut de toute évidence écrit à la va-vite, tourné à la fine épouvante pour arriver à Noël en même temps que tout le monde. Ça fait cher, le gros navet.

Une partie de ce budget (le dixième environ) provient des commanditaires, qui font allègrement du placement de produits dans Les Dangereux. Cette pratique désormais généralisée aux States (mais faut-il vraiment copier les pires travers des Américains?) a quelque chose d'odieux. Bonjour la pub qui n'ose dire son nom! Ici, les sous-marins Subway, la carte Visa, la bière Labatt Bleu et leurs amis sont annoncés — comme par hasard — ou mis entre les mains de héros, faisant décor à la fiction. Pernicieux mariage.

Au même moment, dans la vraie vie, les employés de la chaîne Subway arborent les t-shirts du film, Véronique Cloutier plogue dans son émission La Fureur l'arrivée en salle des Dangereux. Il n'y a plus ni film, ni émission de télé, ni réclame publicitaire, mais un pot pourri de tout ça. Un pot de plus en plus pourri. Qui s'y retrouve?

Bien entendu, des fonds publics entrent dans la cagnotte du financement. Joëlle Levie, qui dirige le secteur cinéma à la SODEC, m'explique avoir appuyé Les Dangereux (750 000 $ ) parce que l'équipe du film était gagnante et le parcours, sans faute. Mais qui s'est préoccupé de la valeur réelle du scénario là-dedans? Va savoir!

Téléfilm Canada, ne mesurant pas ses largesses, a octroyé aux Dangereux 2,9 millions à même ses enveloppes à la performance. Celles-ci sont constituées de fonds versés automatiquement aux producteurs ayant récolté dans le passé de grosses recettes au guichet.

En un mot comme en cent, Richard Goudreau, le producteur des Boys, n'avait pas besoin de proposer un scénario des Dangereux, ou même un simple synopsis. Il recevait ses sous sur sa bonne renommée. Téléfilm lui remettait la forte somme tirée des fonds publics à l'aveugle. En un chèque en blanc.

Depuis le premier jour où la politique fédérale du long métrage a été lancée en octobre 2000, les enveloppes à la performance (entrées en vigueur en avril 2001) me font grincer des dents. Que de risques à distribuer de tels montants pour des projets dont un bailleur de fonds ignore tout!

Sous le règne de Richard Stursberg comme directeur de Téléfilm Canada, s'accentue la course folle aux recettes au guichet. Il fait prendre un virage commercial à l'institution, courtise la large audience. De plus en plus, la notion de qualité glisse, ni vue ni connue, sous le tapis.

Bien sûr, le processus d'aide sélective, encore en vigueur à Téléfilm pour la moitié du portefeuille imparti à la production de longs métrages, possède ses effets pervers. À travers lui, des analystes de scénarios pas toujours allumés prennent des décisions pas toujours lumineuses à partir de scénarios pas toujours innocents. Du moins ce processus comporte-t-il un filet. Les fonctionnaires savent dans quoi ils investissent. Ils ont lu le projet, lui donnent ou non leur aval, en se trompant ou pas. Rien n'est parfait. Sans filet, c'est pire. Parce qu'un scénario inachevé, comme celui des Dangereux, peut alors passer toutes les étapes de la banque à pitons des fonds publics sans qu'aucune voix crie «Hep!» pour exiger une réécriture.

Mais oui, l'art commercial a le droit de vivre. Qui a dit que la création devait (ou même pouvait) se résumer chez nous à l'éclat des étoiles pures, comme celle désormais éteinte du défunt chorégraphe Jean-Pierre Perreault, si doué, si révolté, si épris de perfection? Mais pourquoi un art commercial signifierait-il à tout prix un art bâclé? En invitant à sa table le grand public, ne pourrait-on le nourrir avec autre chose que de la purée de navets?

otremblay@ledevoir.ca