Hors-jeu: Auguste Augusta

On vous l'avait donc bien dit que rien ne serait plus pareil après le 11 septembre, surtout aux États, où l'on devait redécouvrir l'urgence d'aimer fort fort, se pénétrer de la nécessité de prendre les journées une par une dans un contexte de match sans lendemain et se concentrer sur les affaires importantes.

Or je ne vous le fais pas dire messieurs dames, s'il est une affaire importante ici-bas, c'est bien le golf. Le golf, discipline bucolique sentant bon le muguet et le rhododendron, constitue un puissant déflaboxeur de stress. Il favorise le roulement de l'économie en permettant aux bâtisseurs du secteur privé de se jaser création de richesse bénéfique à l'ensemble de la société dans un cadre champêtre et en stimulant la vente de tondeuses à gazon, d'arrosoirs et de sable frais. Lorsque présenté à la télévision, le golf est source de victoire sur l'insomnie pour les uns et d'augmentation de la dextérité grâce au recours fébrile à la zapette pour les autres.

Aussi n'est-ce point un hasard si le golf se trouve à ce moment ici au coeur d'un furieux débat, une lutte qui n'est pas sans rappeler celle des Noirs pour les droits civiques dans les années 60 et celle des fabricants de beurre pour une margarine d'une autre couleur un peu plus tard. On parle bien sûr de l'Augusta National, le mythique club de la Géorgie sur le terrain duquel se déroule chaque année le tournoi des Maîtres et qui, parmi ses 300 membres, ne compte aucune femme.

Il s'agit d'un combat de pointe mené notamment par Martha Burk, présidente du National Council of Women's Organizations, qui croit semble-t-il que le principal souci des femmes américaines (surtout les Noires monoparentales au salaire minimum) est de pouvoir devenir membre du plus pompeux club de golf au pays, et par le New York Times, qui y met jour après jour après jour autant de ferveur qu'il en avait mis jadis à déterrer les Pentagon Papers. Le révérend Jesse Jackson s'en est aussi mêlé.

En réplique, le boss de l'Augusta National, William «Hootie» Johnson, un dinosaure du Sud qui a évité de justesse l'extinction par un astéroïde il y a 65 millions d'années en se terrant dans l'herbe haute du trou no 16, a dit à tout le monde de manger un char à sa santé, qu'un club privé avait bien le droit d'en faire à sa tête de noeud et que des changements n'interviendraient sûrement pas «à la pointe de la baïonnette», probable fine allusion à ses propres faits d'armes pendant la guerre de Sécession.

Et en réplique à la réplique, en plus d'appeler à un boycottage du prochain Masters de la part des joueurs — dont Tiger Woods, qui a dit quelque chose comme «mon commanditaire veut pas» —, des commanditaires et du réseau de télévision CBS, qui diffuse le tournoi depuis 46 ans, des groupes de femmes ont annoncé qu'elles manifesteraient devant l'Augusta National en portant des burqas, ces charmants overalls des Afghanes sous le régime des talibans.

Quand je vous disais que le golf était une chose importante, c'était un odieux euphémisme. Il s'agit en réalité d'un lieu de cristallisation des contradictions sociales, pour reprendre l'expression inventée par Marx un jour qu'il était en beau fusil après avoir calé le moteur de sa voiturette et raté un oiselet avec son cocheur d'allée. D'ailleurs, étrangement, il ne s'est encore trouvé personne pour signaler qu'en fait de discrimination, il n'y a pas non plus de pauvres au sein du membership de l'Augusta National Golf Club. Pourtant, des tout-nus comme manifestants, voilà qui attirerait sans doute les caméras de nombreux médias soucieux de justice collective.

Heureusement, il y en a qui se tiennent debout comme un seul homme, d'autant plus que jusqu'à maintenant, en effet, ils sont un. L'un en question est Thomas Wyman, qui a remis avec fracas sa carte de membre il y a quelques jours en qualifiant la direction du club de «têtes de cochon». La direction a déploré que Wyman ait rendu sa décision publique car, il est du plus haut intérêt de le savoir, le club exige de ses membres qu'ils s'engagent à ne pas aborder les questions liées à ses règlements à l'extérieur des lieux, et récemment, Johnson leur a fréquemment écrit pour leur rappeler de ne pas discuter de membership, même entre eux.

Toutefois, et voilà que c'est à mon tour de déplorer viscéralement, le sieur Wyman, qui était membre de l'Augusta National depuis 25 ans, n'a pas expliqué comment diable il avait fait pour appartenir pendant 24 ans à un club «où l'on retrouve beaucoup de rednecks» (ce sont ses propres propos) et qui n'admettait pas les femmes, le tout en se sentant à l'aise d'une manière générale et en ne ressentant pas un poids indu sur sa conscience d'indigné et d'assoiffé de justice. Il n'a pas expliqué non plus comment il avait fait pour appartenir pendant 13 ans à un club qui n'admettait pas les Noirs puisque le premier membre de couleur de l'Augusta National n'a été reçu qu'en 1990. Et il n'a pas expliqué, lui le grand patron de CBS de 1979 à 1986 qui affirme aujourd'hui que le réseau devrait faire pression sur les dirigeants du club pour que la situation change, pourquoi tout était correct à cette époque qui n'est pas si loin, mais plus maintenant.

Tant de questions et si peu de réponses, tel est notre destin dans cette vallée de larmes.

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Puisqu'il est question de vrais sports, en voici une qu'il serait presque criminel de passer sous silence: le Sports Business Journal, la bible, comme son nom tend à l'indiquer si on fait un peu attention, des affaires du sport aux États, affirme dans sa dernière livraison que le curling est devenu dans ce pays, à l'occasion des Jeux de Salt Lake City, un phénomène «culte».

Les épreuves de frisage au Grand Lac Sel ont attiré en moyenne un million de téléspectateurs américains alors qu'elles n'étaient présentées que sur la chaîne câblée MSNBC, un rendement qui ne peut pas s'expliquer que par l'inhalation de substances hallucinogènes. Selon le Journal, le curling est désormais perçu par les médias des États comme étant «un bijou inattendu» duquel on devient rapidement «accro».

Hé ben.

jdion@ledevoir.com