À qui appartient le Rwanda?

Le général Roméo Dallaire est-il un héros? Dans la vie, la réponse «oui» semble faire l'unanimité. Au cinéma, chaque film portant sur le génocide rwandais a présenté un Dallaire ambigu ou absent, étranger au suivant. Dans Hotel Rwanda, de Terry Jones, premier film grand public sur le sujet, il avait les traits fatigués d'un Nick Nolte désabusé, un peu lâche, noyant son impuissance dans l'alcool. Un dimanche à Kigali, dans lequel il était campé le temps d'une scène par un Guy Thauvette retenu, élevait le personnage au rang de symbole. «Il est porteur de notre bêtise et de notre indifférence», racontait le cinéaste Robert Favreau à la sortie de son film, en avril 2006, signalant qu'à ses yeux, le roman de Gil Courtemanche, duquel il était tiré, était «abusivement méprisant pour Dallaire».

À son tour, l'Écossais Michael Caton-Jones a raconté ce génocide à travers l'histoire de Tutsis réfugiés dans l'enceinte d'une école de Kigali assiégée par des miliciens hutus et protégée par une dizaine de Casques bleus de l'ONU. Mais la présence au loin de Dallaire y était suggérée afin de créer une distance sur le terrain entre lui et ses hommes, sa voix étant celle des mauvaises nouvelles et des ordres irrationnels. De tous les films sur le Rwanda, celui-ci est de loin le plus accablant envers l'ONU puisqu'il montre sans faux-fuyants la conséquence du départ de ses troupes, qui ont du coup livré leurs protégés aux assassins. Caton-Jones, rencontré au Festival de Tremblant en 2006, nuançait: «C'eût été trop simpliste, à mes yeux, de dénoncer l'ONU en disant que cette organisation est mauvaise. Elle ne l'est pas. Il y a des personnes, à l'intérieur de cet appareil, qui désiraient ardemment intervenir. Le fait qu'ils ne l'aient pas fait, en fin de compte, ne signifie pas nécessairement que la faute des massacres leur revient.»

Arrive Shake Hands With The Devil (à l'affiche vendredi prochain), dont je soupçonne que le portrait angélique qui est fait de Dallaire découle, outre du fait que son autobiographie en est la source d'information principale, d'une représentation peu enviable par le passé. En fait, le film de Roger Spottiswoode est le premier à séparer clairement l'homme de l'organisation et à montrer que le premier est juste et la seconde, fautive. Si bien que le principal intéressé aimerait voir Shake Hands With The Devil devenir le film «définitif» sur le Rwanda.

Le film ennemi pour tout le monde, l'exemple à ne pas suivre, c'est bien sûr celui qui a connu, et de loin, la plus grande carrière internationale: Hotel Rwanda. «Un film de compromis», «produit pour les Américains», «tourné [comble de tout] en Afrique du Sud», où la nature ne serait en rien comparable à celle du Rwanda. «Outre le lieu de tournage, j'avais conscience des compromis qu'ils avaient dû faire pour produire ce film, résumait Michael Caton-Jones. J'ai travaillé assez longtemps dans le système hollywoodien pour savoir qu'il leur faudrait abolir ou réduire au maximum les sous-titres, angliciser les personnages, emmailler une histoire d'amour dans la toile de fond et, assurément, trouver un happy-end.»

À sa façon, Roger Spottiswoode, un habitué des films à saveur politique (Under Fire sur la révolution au Nicaragua, And The Band Played On sur la recherche contre le sida, etc.), dénonce lui aussi ces compromis. «Hotel Rwanda est un film intéressant, j'en conviens, mais il ne correspond pas à ma façon de faire du cinéma, laquelle consiste à ne rien changer aux faits, à suivre la courbe des événements plutôt qu'à faire coïncider ceux-ci avec une courbe dramatique qui me conviendrait. Je n'aime pas qu'on manipule les faits et qu'on les surdramatise pour les besoins du cinéma. Il faut faire confiance au sujet.»

Son sujet à lui, c'est Dallaire. Le Rwanda, certes, à travers le chemin de croix de celui qui a vu, appris, défié, survécu, au prix d'un désespoir permanent et profond que le sénateur doit soigner avec des médicaments. «Shake Hands With The Devil est avant tout un film sur le courage moral. Celui qu'il faut pour désobéir à une organisation politique. Celui qu'il faut pour tenir tête à des assassins sans pointer d'armes sur eux. Celui qu'il faut à un homme, aussi, pour oser révéler au monde ses blessures intérieures», dit Spottiswoode. Un héros, Dallaire? «Il ne veut pas être décrit comme tel, mais il en est un», tranche le cinéaste, évoquant la noblesse de l'homme, noblesse qui transparaît dans le personnage campé avec sensibilité et aplomb par Roy Dupuis. À travers lui, et par-delà les hommages reçus dans sa vie civile, Roméo Dallaire est enfin devenu un héros de cinéma.

***

Collaborateur du Devoir

À voir en vidéo