Quelques mots de trop

Il n'est que ministre de l'Industrie mais a une opinion sur tout ces temps-ci. Allan Rock est en campagne au leadership, même s'il persiste à dire le contraire. Il l'est d'autant plus qu'il cache mal sa volonté de ne pas laisser tout le terrain à Paul Martin, qui a des lieues d'avance sur lui. Ou à John Manley, un autre candidat potentiel qui, lui, peut se prononcer sur presque tout en tant que vice-premier ministre et ministre des Finances. Allan Rock est impatient et inquiet du retard qu'il a pris et ça se sent.

Alors, il ose. Jusqu'à cette semaine, les médias avaient pris note, mais ça n'avait pas encore vraiment embêté le gouvernement. Sa sortie de lundi sur les suites à donner au rapport Romanow sur l'avenir du système de santé a changé la donne, car il y a des terrains minés où les faux-pas sont déconseillés. Celui des relations fédérales-provinciales est un de ceux-là.

Le ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, n'a pas manqué de rappeler son collègue à l'ordre. «Il y a un ministre de la Santé et le ministre de la Santé est le porte-parole du gouverne-ment», a-t-il lancé à sa sortie du conseil des ministres. Et il a bien rappelé que le rapport Romanow «n'est pas la bible du gouvernement» et qu'il y aurait des négociations avec les provinces «dans le respect de [leurs] compétences».

La ministre de la Santé, Anne McLellan, s'est montrée tout aussi ferme. «Je ne suis pas responsable de tout ce que mes collègues décident de dire. J'exprimerai simplement, comme d'autres l'ont fait, une mise en garde, soit que les porte-parole du gouvernement du Canada dans ce dossier sont le premier ministre, moi-même et, sur les questions fiscales et de financement, le ministre des Finances. Si d'autres collègues choisissent de dire des choses, ils doivent en prendre la responsabilité et en assumer les conséquences.»

M. Chrétien était le moins offusqué, présentant la chose comme presque normale. «Et il y a une nouvelle situation qu'il faut que les gens réalisent, c'est que nous sommes [en voie de] choisir un chef. Alors les candidats sont bousculés par la presse pour avoir des opinions [...], mais ce qui est important, c'est qu'à la table du cabinet, la décision est prise par le premier ministre.»

Il a toutefois dû répéter, tant à la sortie du cabinet qu'aux Communes, qu'il y aurait des discussions avec les provinces et que les décisions seraient prises à la conférence des premiers ministres, à la fin janvier. M. Rock semble s'être lui-même rendu compte qu'il devait nuancer ses propos. Il n'a rien renié mais précisé qu'il faudrait respecter les juridictions provinciales.

Les méthodes Rock mettent en lumière son manque de flair. M. Rock est reconnu pour ses erreurs depuis ses passages à la Justice, avec l'affaire Airbus, et à la Santé, avec l'achat non autorisé d'une copie du médicament Cipro.

Ses positions tranchées plaisent toutefois à la gauche du parti qu'il courtise ouvertement. En fin de semaine à Montréal, il disait d'ailleurs vouloir représenté les «Québécois progressistes». Il veut aussi se démarquer de Paul Martin en se montrant déterminé là où son ancien collègue paraît louvoyant, comme ce fut le cas cette semaine sur Kyoto.

Allan Rock cherche, fort visiblement, à paraître plus audacieux. Récemment, il disait souhaiter voir le dollar atteindre 0,80 $. Il se prononçait aussi sur la nécessité de diviser le Transfert social canadien en deux avant même le dépôt du rapport Romanow.

Il parle sans cesse de la nécessité de faire preuve de leadership et d'aller de l'avant sur ceci ou cela. Ces expressions sont revenues au moins une douzaine de fois, lundi, lors de son point de presse d'un peu moins de 13 minutes.

Mais en jouant ses cartes de la sorte, il risque d'embêter ses collègues et de faire des mécontents, surtout quand ça l'amène à se prononcer publiquement sur des politiques encore sur la planche à dessin. Il s'y est risqué cette semaine en se disant en faveur de l'interdiction des dons politiques en provenance des entreprises et des syndicats. «C'est un acte à la fois symbolique et réel de leadership politique», disait-il.

La réforme du financement des partis politiques est un des changements promis par le premier ministre lors de la présentation de son plan d'action sur l'éthique. Le leader parlementaire Don Boudria y travaille et précisait hier qu'il espérait pouvoir présenter un projet de loi sur le sujet avant le congé des Fêtes.

M. Rock joue avec le feu car les fuites des derniers jours font état d'un plafonnement des dons corporatifs et non pas d'une interdiction. En n'ayant pas gain de cause, il serait forcé d'admettre sa faible influence ou pire, s'il veut rester cohérent, de critiquer le premier ministre et le reste du cabinet.

Jean Chrétien l'a pris avec un grain de sel hier, mais il ne pourra pas tolérer la multiplication de ce genre d'écarts. C'est toute la solidarité ministérielle qui en sortirait secouée, surtout si plusieurs ministres sont dans la course. Ceux qui ne sont pas candidats ne sauront jamais quelles surprises leur réservent les aspirants chefs. Les contradictions seront légion et la confusion sur la direction du gouvernement, totale.

En fin de semaine, lors des assises de l'aile québécoise du Parti libéral du Canada, certaines personnes, y compris dans l'entourage d'un ministre, confiaient qu'il sera difficile pour les candidats de rester au cabinet une fois la course réellement lancée.

Le commentaire a refait surface hier à Ottawa, dans les coulisses ministérielles. On disait, à la lumière de la dernière sortie d'Allan Rock, que l'année mènera à l'élection du chef sera invivable si cette situation se perpétue. Un choix s'imposera pour les candidats.

mcornellier@ledevoir.com