Frileux journalistes

Les journalistes, réunis en congrès le week-end dernier, ont raté une belle occasion de rehausser le statut de leur profession dans la société, de donner du lustre à leur fédération et de raffermir les règles déontologiques qui gouvernent leur pratique.

La direction de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) proposait un débat sur un «projet de loi sur le titre de journaliste professionnel». En vertu de ce projet de loi, la profession de journaliste aurait été reconnue par l'Assemblée nationale. Celle-ci aurait conféré aux journalistes des droits et des obligations. La loi aurait contenu un code de déontologie obligatoire. Elle aurait renforcé les pouvoirs du Conseil de presse.

Mon collègue Paul Cauchon rapportait dans l'édition de lundi du Devoir que «les journalistes ont rejeté de façon viscérale la possibilité que l'État puisse adopter une loi pour clarifier les règles de la profession».

Ce rejet «viscéral» d'un cadre réglementaire me semble faire état d'un manque de compréhension du rôle de l'État dans une société, de la fonction des lois et du principe même qui est à la base de la constitution des ordres professionnels.

Le projet de loi proposé par la FPJQ était un parfait exemple d'autoréglementation, de la même manière que le Collège des médecins ou le Barreau du Québec sont des organismes par lesquels les médecins et les avocats s'autodisciplinent, définissent les règles déontologiques qui régissent leurs professions respectives et établissent selon leurs propres voeux les sanctions imposées à leurs collègues qui enfreignent le code de déontologie ou les règlements de l'ordre.

Dans le projet de la FPJQ, ce n'est pas l'État qui délivrait une carte de presse mais bien la fédération professionnelle elle-même, dont le statut précaire aurait ainsi été rehaussé en même temps que sa légitimité. Aujourd'hui, la FPJQ est soumise à des conditions d'existence fragiles. Elle peine à joindre les deux bouts et ne compte que deux employés permanents. Si on avait officialisé son existence par une loi, la FPJQ aurait pu compter sur un financement plus stable, fondé sur une légitimité lui venant de la société et des institutions démocratiques plutôt que d'une corporation informelle.

Comment se fait-il que le moindre massothérapeute, le moindre nutritionniste, veuille être membre d'un ordre professionnel, mais pas les journalistes, dont l'influence sur l'avenir de la société est pourtant infiniment plus grande? L'appartenance à un ordre professionnel est, aux yeux du public, un gage de qualité. Du moins, le public sait qu'il peut porter plainte. Il sait aussi qu'un professionnel qui manque systématiquement à ses devoirs ne peut plus se réclamer de la profession à laquelle il prétend appartenir.

Une loi aurait donné du pouvoir aux journalistes professionnels au sein des entreprises pour lesquelles ils oeuvrent. Dans le contexte où se multiplient les canaux de communication mais où diminue le nombre d'employeurs, le pouvoir des journalistes est en déclin. La FPJQ a beau compter 1700 membres, un record à ma connaissance, combien d'entre eux sont des pigistes vulnérables devant des employeurs qui souscrivent de plus en plus à une dynamique commerciale plutôt qu'à des standards professionnels élevés?

Comment se fait-il que les mêmes journalistes qui crachent sur l'idée d'un cadre autoréglementé acceptent volontiers d'être membres de syndicats dont l'accréditation est reconnue par le ministère du Travail et dont la constitution se conforme à une réglementation?

La profession journalistique est déjà encadrée par des lois. Le CRTC réglemente le secteur de l'audiovisuel. La loi de la presse fixe les limites au delà desquelles un journaliste est passible d'une poursuite en diffamation. Les tribunaux peuvent imposer des interdits de publication. La diffusion des résultats de sondages en période électorale est réglementée au niveau fédéral.

Si les journalistes refusent de se donner un cadre approprié, ce sont d'autres qui leur imposeront ce cadre.

Le rejet «viscéral» d'un rôle de l'État dans le domaine des communications correspond à un certain esprit du temps qui domine l'univers médiatique, à mon avis pour le pire. C'est un esprit avant tout mercantile. Le rejet du rôle de l'État correspond à l'étroitesse de la lorgnette par laquelle sont abordés, dans les médias québécois, les grands problèmes politiques du temps.

Cette attitude se double d'un autre phénomène qui me semble encore plus nocif. Au lieu d'être corporatistes (donc de défendre leur profession), les journalistes deviennent lentement «corporatifs»: ils défendent plutôt l'entreprise qui les embauche. J'en ai eu un avant-goût au congrès de la FPJQ l'an dernier, dont je présidais le comité organisateur. En réponse à une critique que j'avais faite à propos d'un reportage publié par Le Journal de Montréal, les collègues de ce journal avaient menacé de se désaffilier en bloc de la fédération.

La liberté du journaliste lui vient de ses lecteurs, rarement de son patron. En créant un titre professionnel et en acceptant les obligations qui accompagnent celui-ci, dont celle de rendre des comptes au public et d'être sanctionné lorsqu'on manque à la déontologie, les journalistes auraient fait un pas vers leurs lecteurs au lieu de rester soumis à leur employeur.

vennem@fides.qc.ca

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.