La fenêtre

Il n'existe pas, en français, d'image équivalente à ce que les anglophones appellent une «fenêtre d'opportunité», une expression qui convient particulièrement bien à la politique. On peut parler d'une chance ou d'une occasion, mais ces mots ne traduisent pas le mouvement de la fenêtre qui peut s'ouvrir, mais aussi se refermer brusquement.

Lucien Bouchard est sans doute celui qui a laissé se refermer la plus belle fenêtre au cours des dernières années, quand il a trop attendu pour déclencher des élections au début de 1998, après que le gouvernement fédéral eut demandé à la Cour suprême de statuer sur la constitutionnalité d'une éventuelle déclaration unilatérale de souveraineté.

Ameuté par les cris de M. Bouchard, le Québec s'était levé d'un bond pour crier son indignation devant ce geste «colonial». À la fin de février, plus de 2500 personnes s'étaient rassemblées au Palais des congrès de Montréal pour acclamer le premier ministre, encore auréolé de son statut de vainqueur de la guerre du verglas, et son invité-surprise, Jacques Parizeau. Du coup, on se serait cru revenu aux plus beaux jours de la campagne référendaire de 1995.

Une victoire éclatante du PQ semblait certaine. Certains se prenaient même à rêver d'un doublé élections-référendum qui, moins de trois ans après la défaite crève-coeur de 1995, allait enfin ouvrir toutes grandes les portes du paradis.

Alors qu'il était sur le point d'appuyer sur le bouton, M. Bouchard s'est mis à hésiter. Certes, la conjoncture paraissait favorable, mais la situation dans les urgences demeurait inquiétante. S'il fallait qu'un incident malheureux survienne au beau milieu de la campagne... Et puis les vallées verdoyantes du déficit zéro n'étaient toujours pas en vue.

M. Bouchard ne manquait pas de courage, ni de vaillance; c'est plutôt l'audace qui lui a fait défaut. Contrairement à son ami Brian Mulroney, il n'était pas le genre d'homme à tout jouer sur un coup de dés. Daniel Johnson a fait preuve de plus d'esprit de décision en choisissant ce moment pour démissionner. La fenêtre est retombée brutalement sur les doigts de M. Bouchard.



Il s'en est repenti amèrement par la suite. Huit mois plus tard, sa trop courte victoire sur les libéraux de Jean Charest l'a mis à la merci de Jean Chrétien. À force de l'entendre crier au loup fédéral, les Québécois ont même fini par s'habituer à sa présence. Malgré les gémissements de M. Bouchard, ni l'union sociale, ni la Loi sur la clarté ne les ont émus.

Bernard Landry ne commettra sans doute pas la même erreur. Il y a déjà un bon moment qu'il attend que le rapport Romanow lui ouvre une fenêtre. Lors de sa dernière visite au Devoir, à la mi-octobre, il était déjà prêt à en découdre, aussi bien avec le gouvernement fédéral qu'avec ses homologues des autres provinces: «S'ils proposent la moindre chose qui centralise la santé à Ottawa, ça va être non, non, non et non, je ne signerai pas.» En un sens, on peut dire que M. Romanow a comblé ses attentes.

Alors que M. Bouchard avait cette faculté de descendre des rideaux aussi rapidement qu'il y était grimpé, au point d'en oublier les raisons de sa colère, le danger pour M. Landry est de projeter l'image d'un enragé que rien ne saurait satisfaire.

Il y a de fortes chances que les Québécois ne trouvent pas déraisonnable qu'Ottawa veuille s'assurer que l'argent versé aux provinces sera bel et bien dépensé dans le secteur de la santé. Ce souci d'«imputabilité» cache à n'en pas douter des visées centralisatrices, auxquelles les provinces anglophones s'opposent généralement de façon symbolique, mais le rôle de la victime innocente convient très mal à M. Landry. Ce n'est surtout pas en gueulant continuellement contre Jean Chrétien et en ravivant le souvenir de la «nuit des longs couteaux» qu'il convaincra la population de sa propre bonne foi.



Les scénarios qui circulaient au conseil national du PQ, en fin de semaine dernière, semblaient annoncer un déclenchement d'élections vers le début de mars, pour un scrutin qui se tiendrait avant la mi-avril, comme ça avait le cas en 1981.

Même si les sondages ne sont pas très encourageants, le temps va bientôt commencer à manquer à M. Landry, qui ne pourra jamais trouver un meilleur prétexte. Sur le plan de la gestion interne de son parti, il pourrait également se révéler avantageux de transformer le congrès d'orientation prévu pour les 7, 8 et 9 mars en lancement de campagne. Il serait alors plus facile de faire patienter ceux qui ne trouveraient pas la plate-forme suffisamment contraignante en ce qui concerne l'échéancier de la souveraineté.

Le problème posé par la présentation d'un budget équilibré serait plus difficile à résoudre. «Nous aurons l'argent», a assuré M. Landry dimanche. Soit, mais où le prendre, si les conditions fédérales sont inacceptables? Il y a bien l'augmentation d'impôt que sous-entend le plan d'action de François Legault, mais le moment serait-il vraiment bien choisi?

Certains suggèrent d'ajouter aux revenus prévus une somme «à recevoir du gouvernement fédéral», qui permettrait d'équilibrer virtuellement le budget. C'est d'ailleurs la façon dont la Ville de Montréal avait procédé pour son propre budget en 1998. Sur papier, il était en équilibre. En pratique, on comptait sur Québec pour éponger un déficit de 125 millions. D'un point de vue pédagogique, l'idée n'est peut-être pas mauvaise, mais les agences de crédit ont d'autres critères d'évaluation. Mieux vaut trouver autre chose.

mdavid@ledevoir.com