Vers la sixième extinction

Visiter un aquarium sera peut-être bientôt la seule façon d’admirer les bélugas. Pendant que celui-ci amuse les curieux au Japon, ses congénères du Saint-Laurent s’empoisonnent avec nos contaminants industriels. Le bilan de l’UICN impute aux
Photo: Agence Reuters Visiter un aquarium sera peut-être bientôt la seule façon d’admirer les bélugas. Pendant que celui-ci amuse les curieux au Japon, ses congénères du Saint-Laurent s’empoisonnent avec nos contaminants industriels. Le bilan de l’UICN impute aux

L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) vient de démontrer, avec la publication de sa liste rouge annuelle avant-hier, que les disparitions d'espèces vivantes s'accélèrent sur la planète et que l'humanité pourrait bien s'acheminer vers ce que plusieurs scientifiques désignent désormais du nom de sixième extinction. Il faut en effet remonter à la disparition des dinosaures pour retrouver une hécatombe similaire à celle que produisent l'industrialisation, la consommation croissante et — sujet tabou autant en science qu'en politique — l'accroissement de la population mondiale. Il existe aussi un autre sujet tabou bien à nous, soit le rôle croissant du Québec dans cet épuisement du vivant, que nos médias électroniques préfèrent illustrer avec des orangs-outangs, des alligators et des poissons et oiseaux d'ailleurs. Mais jamais avec des espèces d'ici...

Voyons d'abord les faits.

Le dernier bilan de santé biologique de la planète nous apprend que sur les 41 415 espèces répertoriées, 16 306 dont menacées d'extinction, contre 16 118 l'an dernier. Une seule, la perruche de Maurice, un des perroquets les plus rares au monde, est passée de la catégorie «en danger critique d'extinction» à «en danger». Mais si on y est parvenu en protégeant davantage son habitat de nidification, il a néanmoins fallu ajouter un programme d'élevage en captivité et de lâchers.

Dans l'ensemble, un mammifère sur quatre, un oiseau sur huit, un tiers de tous les amphibiens et 70 % de toutes les plantes connues sont soumis à des stress qui, s'ils ne sont pas rapidement atténués, les mèneront inéluctablement à l'extinction. Il faut noter ici que ce bilan constitue une sorte d'échantillonnage de l'état des espèces, car si on en a répertorié 41 415, on évalue leur nombre total autour de 15 millions. Les évaluations du biotope global oscillent en effet entre 10 et 100 millions, mais 15 millions est le chiffre qui semble faire consensus à l'heure actuelle. C'est donc dire qu'il y a encore plus à découvrir sur Terre que dans l'espace pour un bon moment!

Cependant, si j'en crois un éminent biologiste québécois à la retraite, la taxonomie, ou science de l'identification des espèces, est en déclin encore plus prononcé dans nos universités que la biodiversité elle-même. Les départements de biologie attireraient beaucoup plus de jeunes du côté de la fabrication de nouveaux êtres vivants par des modifications génétiques que vers la connaissance accrue de ceux que l'évolution a produits au cours des millénaires. Voilà un autre signe de la perversion galopante de notre rapport à la nature, dont nos universités accélèrent la cadence par le biais de recherches financées par le secteur privé. Que reste-t-il de l'université, dernier rempart de la pensée et de la recherche libres? Est-ce là un autre sujet tabou?

Le bilan de l'UICN, qui porte aussi sur les causes de déclin de chaque espèce, impute aux humains la responsabilité première de cette réduction croissante de la vitalité biologique de la planète. Le même phénomène se produit d'ailleurs du côté des espèces vivantes domestiques, que les agriculteurs et les éleveurs de la planète ont développées au fil des siècles. La spécialisation des cultures et des élevages dans un contexte industriel accule à la disparition plusieurs souches de plantes et d'animaux associés aux divers terroirs.

Les grands singes, par exemple, sont décimés par la disparition des forêts à la base de leur survie, sauf peut-être l'orang-outang, de surcroît aux prises avec le virus Ebola. Les coraux, inscrits pour la première fois sur la liste rouge de l'UICN, sont littéralement stérilisés par le réchauffement des mers, un phénomène attribué aux changements climatiques que semble exacerber le phénomène El Niño. Les dauphins du Yangtsé, dont nous avons déjà parlé dans cette chronique, sont eux aussi en voie d'extinction, victimes de la pêche, du transport fluvial, de la pollution et de la dégradation de leurs habitats, y compris par la construction des grands barrages, qui segmentent les populations, appauvrissent les cheptels par intensification de la consanguinité, etc.

Même les vautours, qui devraient en principe profiter d'une hécatombe aussi généralisée, sont menacés sur plusieurs continents avec cinq nouvelles espèces inscrites sur la liste. En Afrique, ces oiseaux manquent de nourriture en raison du déclin des grands troupeaux et des grands prédateurs. Ceux qui restent sont empoisonnés par les insecticides épandus sur les carcasses afin d'éliminer les prédateurs de bétail comme les hyènes, les chacals et les grands félins. En Asie, le vautour royal s'éteint en raison de l'ingestion cumulative du diclofénac, un médicament utilisé dans le bétail et qui abonde dans les carcasses.

Chez nous, les reptiles nord-américains menacés totalisent 738 inscriptions, dont 90 en état de véritable menace d'extinction, souvent en raison de la disparition de milieux humides. Le crotale mexicain, recherché par les collectionneurs, s'est lui aussi ajouté à la liste de niveau critique. Quant aux plantes, 8447 sur 12 043 sont menacées par la déforestation, l'agriculture, les changements climatiques, etc., notamment plusieurs espèces à la base de cultures essentielles, par exemple certaines souches de maïs et l'abricot sauvage d'Asie centrale, désormais «en danger».

Ce déclin croissant pose une question que la rectitude politique et scientifique repousse constamment: au rythme actuel de déploiement de l'espèce humaine, de plus en plus nombreuse et consommatrice, qui a remplacé la satisfaction des besoins par les impératifs sans limites du confort et du luxe ostentatoire, de quoi aura l'air cette planète dans 300 ans? Les spécialistes nous disent que la planète peut nourrir jusqu'à neuf, voire dix millions d'êtres humains. Mais que restera-t-il alors des forêts et des espèces qui en dépendent, des populations étriquées de poissons des cours d'eau et des mers, de toute cette vie qui entoure les humains depuis des millénaires, de cette diversité biologique qui a constitué la base historique de leur survie, de cette beauté qui réside dans la diversité du vivant?

On doit aussi se poser la même question pour le Québec, qui participe avidement à cette réduction du vivant avec le peu de protection que nos trois ordres de gouvernement accordent à la rainette faux-grillon, au chevalier cuivré, dont on soutient l'unique population par des ensemencements, à la truite unique de la Rupert, aux espèces menacées de contamination par les OGM, aux bélugas qui s'empoisonnent avec nos contaminants industriels, au pluvier siffleur, dont les nids enfouis dans le sable des plages sont écrasés par les VTT, aux caribous des bois, menacés par des forestières jamais imputables, aux éperlans, dont les frayères sont colmatées par une agriculture pas endurable mais malgré tout encouragée, aux aloses savoureuses et aux anguilles en déclin, en raison des grands barrages fluviaux que certains extralucides voudraient multiplier sur le Saint-Laurent pour financer des mégaprojets immobiliers.

Il est de bon ton de rire des prédictions historiquement malhabiles de ceux qui, comme Thomas Robert Malthus au XIXe siècle ou le Club de Rome au début des années 70, prédisaient qu'il y aurait éventuellement trop d'humains sur la planète, que les ressources comme le pétrole allaient s'épuiser au début du millénaire, etc. On oublie facilement que les outils à leur disposition ne permettaient pas de prévoir avec précision les culs-de-sac en vue. Mais les constats de la science la plus fiable disponible à l'heure actuelle nous confirment malheureusement que le climat s'emballe, que la biodiversité s'amenuise et que les plus grands écosystèmes, comme les mers, sont en train d'atteindre des seuils d'épuisement et de pollution qu'on croyait inimaginables il y a seulement une génération. Ne serait-il pas temps de demander à nos économistes d'aborder le tabou d'entre les tabous, à savoir quand amorcer et comment gérer la décroissance?

n Lecture: 2050: sauve qui peut la Terre!, par Michel Tarrier, Éditions du Temps, 283 pages. En 1950, on rêvait de reverdir les déserts, alors qu'en 2050, ils auront en réalité conquis de nouveaux et vastes territoires, note d'entrée de jeu ce polémiste, qui dresse un bilan du chaos occasionné par le développement actuel. Voilà une esquisse courageuse, que certains diront suicidaire en raison des risques inhérents à cette démarche, du monde fort invivable qui pourrait être l'héritage de nos enfants.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

7 commentaires
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 14 septembre 2007 09 h 29

    Le tabou d'entre les tabous

    De la façon dont se comportent les grandes entreprises de la planète et leurs chefs toujours plus assoiffés de revenus dans les millions de dollars - maintenant dans les milliards pour plusieurs -, la planète ne pourra plus nourrir tous ces humains et animaux, et cela dans quelques décennies. Cher M. Francoeur, il est dommage que le chiffre clé à ce sujet vous ait échappé : «Les spécialistes, écrivez-vous, nous disent que la planète peut nourrir jusqu'à neuf, voire dix millions d'êtres humains.» Vous vouliez évidemment parler de milliards d'êtres humains. Je crois que le développement actuel et à venir de la science permettrait un tel exploit. Mais il faudrait pour cela une telle conversion des mentalités que la solution réaliste en l'occurrence serait clairement malthusienne : non seulement ne pas atteindre les neuf ou dix milliards d'humains, mais tout faire pour réduire la population mondiale en dessous de six milliards. Ce qui s'avère aussi impossible, à moins d'impositions drastiques du contrôle des naissances. D'où un cul de sac à donner le vertige à ceux qui regardent intensément aller notre monde, tant en Amérique qu'en Orient et au Moyen-Orient. Ce que les grands pollueurs ne voient pas ou ne veulent pas voir, c'est qu'un jour l'espèce menacée d'extinction, ce sera la nôtre, le genre humain.

  • Langis Gagnon - Inscrit 14 septembre 2007 14 h 40

    Humain et Cancer

    L'être humain a agit sur la terre comme s'il était un conquérant en Roi et maître de tout ce qu'il y avait, mais il a oublier qu'il n'était qu'un maillon dans une chaîne complexe qu'il essaie encore de manipuler en jouant avec la génétique tout en ignorant les interactions subtiles de tel gène et de tel autre gène. Malheureusement celui-ci ( l'être humain) s'est multiplier de manière désordonné et a agit sur cette terre qui est son véhicule de survit comme le fais un cancer, détruisant l'Hôte qui lui permet de vivre. Ce n'est pas qu'il n'a pas la connaissance ni la capacité de renverser la vapeur mais plutôt qui a perdu l'essence réelle de ce qu'il est, pour se perdre dans l'illusion du pouvoir de la notoriété et de l'argent. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, dans l'antiquité ont tuait pour un sac d'or aujourd'hui c'est pour une valise de billets et l'être humain n'a malheureusement pas compris que le bonheur ne réside pas dans l'acquisition de tout ce qui existe mais bien dans la connaissance de soi. Le point de rupture n'est pas très loin et même si les signaux d'alarme se font sentir un peu partout sur notre planète il faudra un choc d'une ampleur tel que les mots sont bien faible, pour réveiller celui-ci.
    La rupture massive des colonies d'abeilles dans les ruchers un peu partout dans le monde (sans aucune raison identifié), ces petits insectes dont nous sommes extrêmement dépendant pour notre alimentation par le biais de la pollinisation est un autre signe d'alarme, que dame nature est rendu au bout de son rouleau et qu'elle mettra tout en oeuvre pour se guérir du cancer qui la ronge...

  • Christian Simon - Inscrit 14 septembre 2007 14 h 56

    Merci !

    Nous sommes des élèves de 4e secondaire de l'École de Rochebelle et nous avons été étonnés par les propos de votre article. Nous n'avions jamais envisagé le problème sous cet angle. Merci de nous sensibiliser à ces questions si importante et surtout, d'oser aborder la question de la surconsommation et de la décroissance dans un monde ou l'économie semble surpasser tous les autres domaines de la vie en société.

    Groupe 61
    École secondaire de Rochebelle
    Québec

  • Mireille Granger - Inscrite 14 septembre 2007 20 h 18

    Allons-nous tuer les messagers?

    Je ne savais pas quel titre mettre!
    Je suis inquiète moi aussi et j'ai décidé de participer activement à maintenir une biodiversité sur ma centaine d'arpents à ST_JEAN MATHA au lieu d'aller passer des mois sur les plages de Floride ou encore au golf, mais je suis peinée de constater que peu de gens de mon âge qui ont du temps osent s'éveiller à ces questions. Au contraire, ils me disent gentiment de ne pas m'inquiéter... et de ne pas me fatiguer avec toutes ces questions...
    J'ai deux questions: 1) si tous les habitants de la terre devenaient végétariens, la terre pourrait-elle suffire actuellement ou est-il préférable de maintenir encore le bétail qu'on mange?
    2)Comment vivre en fonction de ces changements pour éviter le désastre sans devenir un ascète rétrograde?

  • Chryst - Inscrit 15 septembre 2007 22 h 01

    Biodiversité et humanité menacés

    L'humain réalisera-t-il qu'il dépend de la vie qui l'entoure? Sur ce point les nations autochtones ont de quoi nous apprendre.

    Nous exploitons les ressources de la terre comme si elles étaient sans limites et sans penser au lendemain. Nous espérons tellement en la technologie que nous croyons qu'elle aura réponse à tout. Il est temps qu'elle soit mise au service de la vie. Que l'appât du gain ne soit plus le principal leitmotiv de nos vies.

    La destruction des habitats par l'homme est la principale cause de disparition des espèces. Sais-t-on qu'au moins 40% des ordonnances médicales proviennent de principes actifs découverts initialement dans les plantes tropicales. Que plusieurs espèces qui risquent de disparaître ne sont peut-être pas encore répertoriées. Il peut s'agir de plantes ou d'animaux précieux pour la survie du genre humain.