Ne pas laisser ses blessés

Il nous arrive de lire dans les journaux un commentaire de cette nature: «L'attentat n'a fait que des blessés. Heureusement, il n'y a pas eu de mort.» S'il faut se réjouir qu'une mort ait été évitée, il n'y a pas de raison d'ignorer le sort des blessés.

Ceux-ci sont nombreux et leurs blessures fréquemment permanentes. Depuis le début de la seconde intifada, le 28 septembre 2000, au moins 859 Palestiniens ont été tués et 2000 autres, parmi lesquels 437 enfants, ont subi des blessures causant une infirmité permanente. Quelque 60 attentats suicide palestiniens ont fait (jusqu'au 31 août 2002) 262 morts et 1892 blessés parmi les Israéliens. Il s'y trouve aussi des enfants.

Ce n'est pas un attentat suicide, mais une bombe dissimulée, qui a détruit une discothèque, le 12 octobre dernier à Bali, causant la mort de près de 200 personnes et faisant un grand nombre de blessés, parmi lesquels se sont trouvés une Canadienne, Sophie Sureau, et son mari américain, Jeff Sislo. Mme Sureau est maintenant de retour à Montréal, après avoir été hospitalisée à Singapour.

La signification de la mort au sein d'un attentat terroriste nous est souvent rappelée. Qu'en est-il de la blessure? Mme Sureau a subi des brûlures graves sur 23 % de son corps et son mari a été brûlé sur 10 % du sien. Quand on mesure les brûlures, une unité de pourcentage réfère à une surface équivalente à la paume d'une main. C'est donc comme si quelqu'un, dont la paume d'une main était enflammée, l'avait appliquée à 23 reprises sur divers endroits du corps de Mme Sureau.

Celle-ci a été brûlée au troisième degré à la main gauche; elle a également subi des brûlures aux deux bras, sur la moitié du dos et au pied droit. Ces brûlures ont nécessité de nombreuses greffes de peau, qui ont été effectuées avec compétence à Singapour. Le mari de Mme Sureau a été brûlé gravement au bras gauche, au cou et à l'oreille gauche. Les deux époux ont eu les tympans des oreilles perforés par la déflagration. Mme Sureau a en outre été blessée au visage et porte une cicatrice à la lèvre supérieure gauche; plusieurs de ses dents ont été cassées.

De retour au Québec, Mme Sureau a reçu la semaine dernière son congé de l'hôpital. Elle suit maintenant quotidiennement des traitements de physiothérapie et d'ergonomie. Elle porte des vêtements spéciaux, qui exercent une certaine pression sur les parties brûlées de son corps; on lui a confectionné un gant spécial pour sa main gauche et elle fait divers exercices pour retrouver toute la souplesse de ses doigts, les articulations étant d'une fragilité particulière. Elle devra subir de la chirurgie plastique et requiert des soins dentaires. Elle doit également suivre une thérapie psychologique pour surmonter le traumatisme dont elle a été victime.

On ne peut actuellement déterminer quelle sera la longueur de sa convalescence, qui s'étendra sur beaucoup de mois, ni quand elle pourra reprendre son travail, garanti par son employeur. L'attentat de Bali a causé un déchirement dans la texture de sa vie. On ne sait jusqu'où cette entaille s'étendra, bien que Sophie Sureau se donne courageusement à la tâche de réparer le dommage infligé à son corps et à son esprit. La blessure, c'est aussi cette anxieuse incertitude.

Pour Mme Sureau et sa famille, l'insécurité financière s'est d'abord ajoutée au cortège des souffrances physiques et psychologiques. La compagnie d'assurance brésilienne de Mme Sureau se refuse à la dédommager pour un tort subi au cours d'un attentat terroriste, ce cas n'étant pas couvert par la police à laquelle elle a souscrit. En outre, travaillant depuis trois ans au Brésil, Mme Sureau avait perdu son statut de résidente au Canada. Il ne semblait donc pas possible au départ que le gouvernement canadien assumât ses frais médicaux, dont le total pouvait excéder 100 000 dollars, ni même son transport de Bali jusqu'à Singapour, dont les frais dépassaient 30 000 dollars. Le père de Mme Sureau avait beau rappeler que sa fille avait conservé sa citoyenneté canadienne, les autorités canadiennes s'estimaient impuissantes à lui venir en aide: à la différence de la France ou des États-Unis, il n'existe au Canada aucun programme institutionnel qui permette aux autorités d'assumer les frais de toute nature engagés par une victime canadienne d'un attentat terroriste à l'étranger.

Le bon sens a finalement prévalu et le gouvernement canadien a été convaincu de la différence entre le sort qui s'était abattu sur Mme Sureau et un bedonnant snow bird pataugeant en Floride. Le ministère des Affaires étrangères assumera les frais médicaux des traitements de Mme Sureau à l'étranger et son rapatriement au pays. Pour les traitements administrés au Québec, ils seront pris en charge par la Régie de l'assurance maladie.

Cet heureux dénouement règle en partie le cas particulier de Mme Sureau. Il laisse entier le problème des Canadiens pouvant être victime d'attentats terroristes à l'étranger. En effet, notre pays ne dispose pas d'un programme pour leur venir en aide. À l'heure où le Canada a été nommément dénoncé dans un message attribué à Ben Laden pour sa participation à la guerre contre les talibans en Afghanistan et où le Sénat canadien recommande de hausser les budgets militaires pour permettre aux Forces armées de participer à la guerre contre le terrorisme (et contre l'Irak), il est impérieux de créer un tel programme. En effet, le propre du terrorisme est de ne faire aucune différence entre les combattants et les populations civiles, tout ressortissant d'un pays hostile étant lui-même un ennemi, fût-il un enfant. Dans cette conjoncture, en ne se préoccupant pas de porter secours à ses citoyens victimes de terrorisme à l'étranger, c'est comme si le Canada abandonnait ses soldats blessés sur le terrain.

Jean-Paul Brodeur est professeur à l'Institut international de criminologie comparée de l'Université de Montréal.