Théâtre - De géographie et de chaleur

Après quelque 70 représentations de 18 spectacles différents dans huit salles éparpillées autour du centre-ville, le septième festival Coups de théâtre s'est terminé le week-end dernier avec une création québécoise: Pacamambo de Wajdi Mouawad, mis en opéra par Pauline Vaillancourt. Quelle édition! Par ses choix audacieux souvent provocateurs, Rémi Boucher, le directeur du festival, vient de nous faire vivre deux semaines intenses. Et même si vous n'avez suivi ces Coups de théâtre que par les échos que nous en avons transmis, revenons-y ensemble une dernière fois ne serait-ce que pour souligner la qualité exceptionnelle de cette édition de très haut niveau.

On peut d'abord la regarder sous une perspective presque géographique. Tout au long de ces deux dernières semaines, on a pu voir s'affirmer deux grandes tendances, deux angles, deux façons différentes d'aborder le théâtre jeune public: celle du Nord et celle du Sud. Ce n'est peut-être qu'un hasard et l'on peut sans doute revenir sur ce festival de plusieurs autres façons, mais il n'empêche que le fait de comparer ces deux approches est

intéressant.

Dans le coin gauche, souvent crasseux comme les gens dont ils racontent l'histoire, crus, provocateurs et dérangeants, les comédiens et artisans danois du Teatret Møllen et ceux de la compagnie Wederzijds d'Amsterdam auxquels on peut greffer ceux du Puppentheater der Stadt Halle de l'ancienne Allemagne de l'Est. Cela représente sept des 18 spectacles à l'affiche. Neuf en fait si on ajoute à l'ensemble le remarquable et poignant Personnages de L'Oiseau-Mouche de Roubaix et Manne/Hommes/Men de la compagnie de danse Kopergietery de Belgique. Ici, on choisit de parler de réalités plus sombres aux enfants. La vie n'est pas rose, même dans les contes de fées: il y a la bêtise qui rôde partout, la violence, la provocation aussi. Au bout du compte, le message est simple: il faut trouver à s'assumer. Et vite. Ce langage direct, cette conscience du jeu aussi dans laquelle il s'incarne, s'adresse évidemment à un public d'enfants plus âgés. Tellement en fait que, dans le meilleur des cas, — lorsque le spectacle est réussi — il s'adresse à tout le monde. Harry, Lennie & George, Bets, Moeder Afrika et surtout Le Malade imaginaire sont des spectacles qu'on souhaite à tout le monde de voir. Ce De Ingebeelde Zieke (Le Malade...) est d'ailleurs un des plus forts spectacles, toutes catégories, qu'on ait vus ici depuis des décennies.

Dans le coin droit par ailleurs, plus portés sur l'imaginaire, sur le rêve, sur les mots ou sur la forme, audacieux oui, mais d'une tout autre façon, on retrouve Émile et Angèle, La Petite Ombre, Deux pas vers les étoiles et Les Cousins, des gens d'ici surtout. Et tout juste à côté, plus portés sur la forme encore, les Mexicains du délicieux Quién ha visto a mi pequeño niño? Cela ressemble à une division bien artificielle, direz-vous peut-être. Et cela ne tient pas compte d'un spectacle remarquable, Au moment de sa disparition du Théâtre Le Clou qui se définit par son approche directe du monde des adolescents, de Pacamambo, l'opéra et du Garçon aux sabots dont il vaut peut-être mieux ne pas parler...

Mais cette approche «géographique» ne vise en fait qu'à souligner d'une autre façon la richesse et la diversité du théâtre jeune public, ce qui est le rôle majeur d'un festival comme Coups de théâtre. Ce qui est maintenant évident, c'est qu'il y a plusieurs «théâtres jeune public» — on le savait, bien sûr —, et que cela ne se traduit pas seulement en tranches d'âge, mais aussi en démarches rigoureusement complémentaires que nous avons tous avantage à connaître. Ces septièmes Coups de théâtre nous auront permis d'en explorer quelques-unes parmi les plus dérangeantes. Bravo encore. Et merci.

Par contre, le festival a souffert d'une défaillance majeure: une carence marquée en enfants. Un festival de théâtre jeune public sans jeune public, c'est un peu bizarre, on l'a déjà dit. Mais on s'explique difficilement comment cela peut être possible dans une ville comme Montréal, alors qu'un festival comme celui de Reims — Méli'môme, qui s'adresse surtout à la petite enfance —, une ville de quelques centaines de milliers d'habitants, doit fréquemment refuser du monde. Un mystère. Un problème à régler.

S'il fallait formuler un souhait à l'équipe de Rémi Boucher, ce serait de faire du festival un moment plus convivial. De sentir qu'il a un coeur et que ce coeur palpite dans un ou des lieux précis où les gens — comédiens, metteurs en scène, techniciens, auteurs, producteurs et diffuseurs — auraient l'occasion de se rencontrer ailleurs que dans un hall d'hôtel chromé rutilant de toute la complaisance de l'Amérique. Les Coups de théâtre ont besoin d'un lieu de rencontre. Et d'un peu de chaleur humaine.

En vrac
- C'est aujourd'hui que s'ouvre la 17e Semaine de la dramaturgie au Théâtre d'Aujourd'hui. Organisée par le Centre des auteurs dramatiques, cette Semaine offrira, jusqu'au 7 décembre, toute une série de lectures, rencontres et discussions de tous types sur la dramaturgie québécoise qui se fait. On pourra y entendre les plus récents textes d'Alain Beaulieu, de Marie-Renée Charest, de Philippe Ducros — lauréat de la Prime à la création 2002 du Fonds Gratien Gélinas —, d'Abla Farhoud, de François Godin, de Stéphane Hogue, d'Isabelle Hubert, de Marie-Christine Lê-Huu, de Michèle Magny, de Marie-Louise Nadeau et de Micheline Parent. On se renseigne au (514) 288-7043.
- L'Atelier de mise en scène du Conservatoire d'art dramatique présente du vendredi 6 jusqu'au mardi 10 décembre, trois pièces en un acte: Délire à deux, d'Eugène Ionesco, sera mis en scène par Victoria Cayuela; Sébastien Ventura dirigera L'Homme de Rangoon de Guy Abecassis, un auteur peu joué et peu connu chez nous; et Sophie Lamouroux montera une adaptation de Rats d'Horovitz. Rappelons que ce type d'atelier s'adresse aux professionnels du spectacle et que le tout se passe à la Cinquième salle de la Place des Arts. L'on se renseigne au (514) 873-4283, poste 236.