De vache sacrée à veau d'or

À l'inverse des politiciens, les journalistes n'ont pas l'habitude d'être accueillis par des haies de quémandeurs dans leurs déplacements quotidiens. Le contraire est plutôt dans l'ordre des choses. La plupart du temps, le vide se fait instantanément autour de la presse parlementaire.

Jeudi dernier, c'est pourtant une meute de lobbyistes au service d'une variété d'organismes, fédérations professionnelles et syndicats qui a embusqué les journalistes à la sortie de la conférence de presse de Roy Romanow, tout cela dans l'espoir de placer un mot dans le débat médiatique sur le dernier-né des rapports sur la santé au Canada.

Moins de deux heures après le dépôt du rapport, la boîte de courriel de chaque journaliste était pleine à craquer de réactions en provenance de partout au Canada. À 17h, l'épaisseur de la pile des communiqués de presse relatifs au rapport Romanow dépassait déjà celle du document lui-même. Plusieurs sites spécialisées en politique canadienne ont enregistré ce jour-là un record de visites d'internautes.

À son arrivée au Nouveau-Brunswick le même jour, le premier ministre Jean Chrétien a été

accueilli par des manifestants venus l'implorer presque à genoux de mettre en oeuvre le rapport Romanow.

À voir l'ampleur de cette mobilisation, on pourrait croire que le Canada est un pays plus peuplé que la moyenne internationale de gens mal portants plutôt qu'un État moderne dont la longévité de la population fait l'envie d'une bonne partie de la planète.

À cet égard, ce n'est pas le rapport Romanow qui va remettre les choses en perspective. À la lecture de son rapport, on serait même tenté d'oublier que c'est bien de l'organisation d'un système de santé que M. Romanow avait été chargé de traiter plutôt que de l'avenir de la fédération canadienne.

Car, s'il faut en croire l'ancien premier ministre de la Saskatchewan, la santé de l'État canadien est directement proportionnelle à celle de son régime d'assurance-maladie. Et c'est d'abord et avant tout dans cet esprit que la marge de manoeuvre fiscale des deux paliers de gouvernement devrait lui être dévolue en priorité.

Ce faisant, le rapport Romanow se démarque de toutes les autres études récentes sur la question. D'autres rapports — la plupart en fait — avaient déjà conclu à la pertinence de maintenir le caractère public du système. Exception faite de l'Action démocratique, le concept d'un système de santé à deux vitesses est d'ailleurs rejeté par la totalité des formations politiques au Canada.

Tous les examens du système de santé ont également trouvé que ce dernier avait un besoin urgent de ressources supplémentaires. Le fait que ces ressources devraient d'abord et avant tout résulter d'une augmentation substantielle de la contribution fédérale à la santé fait aussi largement consensus.

Quant à la proposition de M. Romanow d'attacher des ficelles fédérales à l'argent frais qu'Ottawa devrait mettre à la disposition des provinces, qui inspire tant de grincements de dents à Québec et à un moindre degré dans bien d'autres capitales provinciales, il faut convenir qu'elle n'a rien d'innovateur.

Déjà en septembre 2000, le gouvernement fédéral avait introduit un nouvel aspect conditionnel dans le versement aux provinces de sommes supplémentaires pour la santé. À l'époque, tous les premiers ministres, y compris Lucien Bouchard, s'étaient résignés à signer pour mettre la main sur l'argent dont ils avaient cruellement besoin.

Rien de tout cela ne rend la méthode plus respectueuse de l'esprit et de la lettre de la Constitution, mais admettons que Jean Chrétien n'avait pas besoin de Roy Romanow pour y penser.

L'ancien premier ministre néo-démocrate est par contre le premier à vouloir cimenter un dogme national en rénovant un programme social. Selon lui, la première priorité des gouvernements, avant même l'injection de nouveaux fonds, devrait être la ratification d'un Pacte sur la santé.

Ici, la langue anglaise rend davantage justice à l'esprit de la proposition de M. Romanow. Dans cette langue, son pacte se nomme «covenant»; le mot est habituellement réservé pour décrire des unions sacrées, lesquelles tiennent davantage du domaine spirituel que du débat sur des sujets aussi matériels que l'accès à des instruments de diagnostics médicaux..

On pourrait épiloguer longtemps sur le bien-fondé de mesurer le succès d'un pays à l'aune de la longueur de ses listes d'attente pour des services médicaux de pointe plutôt, par exemple, qu'à celle de la pauvreté de ses enfants, de la qualité de son environnement ou de l'égalité des chances de

ses citoyens.

Pour aujourd'hui, notons simplement que M. Romanow vient de jouer un mauvais tour à la classe politique canadienne, toutes idéologies confondues.

À l'occasion d'un débat le mois dernier à Vancouver, Preston Manning et Jacques Parizeau avaient tous les deux raconté combien le débat sur la santé avait eu raison des meilleurs cerveaux politiques de toutes tendances au cours des dix dernières années.

L'ancien chef réformiste expliquait alors combien il était difficile de parler d'un programme chargé de symbolisme comme l'assurance-maladie sans se faire accuser de sacrilège. Et M. Parizeau avait ajouté que quand les gouvernements ne savent pas comment aborder un problème, leur réflexe consistait à l'enterrer sous quelques pelletées d'argent... Une méthode à laquelle il avouait lui-même avoir eu recours.

Bon nombre des anciens collègues de Roy Romanow comptaient sur lui pour désacraliser le débat..

À la place, voilà qu'il propose de transformer la vache sacrée de l'assurance-maladie en veau d'or. Il risque de finir par peser lourd sur les épaules

du Canada.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.