Pigmentum

J'en perd mon latin tant la robe est riche. Pigmentum, comme dans pigment, matière colorante. Enlevez le «g» et vous voilà avec piment. Piment? Déjà, ça pique, sinon le palais, du moins la curiosité. Suggestif bien sûr, pour ne pas dire coloré, dans ce sens large qu'il suggère mille scénarios, mille tableaux et autant d'atmosphères. Ne dit-on pas d'un personnage qu'il est coloré? Il y a là déjà une idée de régal, de truculence, de sensualité gourmande. Imaginez-le maintenant après avoir bu une bouteille de Pigmentum 2004 du Cadurcien Georges Vigouroux (14,25 $ - 10754412). Le voilà pigmenté. Et heureux de l'être. Bon, il faudra fermer les yeux sur la blancheur de sa dentition après boire mais pas sur l'âge de ses artères. Car qui dit pigments dit aussi antioxydants et qui dit antioxydants dit artères heureuses. C'est du moins ce que prétend nous faire gober le corps médical lors des nombreux congrès proposés sur le vin et la santé à travers le monde. Sinon, demandez au vigoureux Vigouroux comment se portent les siennes!

Il y a bien sûr un concept derrière ce Pigmentum. «Vin moderne, friand, issu d'une farouche volonté de donner du plaisir. Élaboré pour une clientèle jeune. Un vin qui fait aimer le vin», peut-on lire sur la fiche signalétique. Aviez-vous deviné qu'il s'agissait d'un Cahors? Car oui, il s'agit bien du grand seigneur qui a de tout temps donné des couleurs aux plus pâlots, de la vigueur aux plus neurasthéniques et de l'appétit aux anorexiques. Le fameux black wine, celui qui faisait trembler les clarets de Bordeaux à l'époque où, dit-on, ces derniers manquaient passablement de... pigments. Que s'est-t-il passé depuis? Des hauts et des bas, surtout des bas pour un vin coincé dans ses terres, hors des grands axes de commercialisation. Un rouge rustique, d'une mâche redoutable, noir comme de l'encre, tannique et astringent comme un madrier léché dans le sens des échardes. Pas une partie de plaisir. Mais c'était avant Pigmentum.

Renouveau au pays de l'or noir

Pour tout vous dire, je savais qu'il se passait des choses dans le département du Lot en France. Que les Gayraud (Château Lamartine), Verhaeghe (Château du Cèdre), Perrin (Château Lagrezette), Bernède (Clos la Coutale) et autres Baldès (Clos Triguedina) ne passaient pas le plus clair de leur temps à l'obscurcir (Prévert) avec des pinards venus de la nuit des temps. Hasard prémédité ou non, j'apprenais qu'une délégation de représentants de la SAQ était sur place à Cahors cette semaine même pour aller voir ce que le pays de l'or noir a dans le ventre. Saviez-vous d'ailleurs que notre bon monopole commercialise déjà une cinquantaine de vins de Cahors chez nous? Elle le fait parce qu'il y a une demande de votre part. Plus frais parce que plus de gens en boivent et plus de gens en boivent parce qu'ils sont plus frais. Ou quelque chose comme ça.

Il se passe des choses, oui, et l'offensive est lancée, comme en témoigne la mise en place d'un nouveau site consacré à dédramatiser la «bête» (www.blackisphere.fr ), le tout appuyé d'une communication marketing visant à réhabiliter le nom du cépage sur l'étiquette, comme le veut d'ailleurs la tendance actuelle dans l'Hexagone. Exit donc le côt et l'auxerrois, pas très vendeurs sur le plan de l'image, et bonjour le malbec qui en est le synonyme, mais aussi l'outil qui permet dorénavant de se battre à armes égales avec le concurrent argentin. Car, ce serait un pléonasme que de dire que les malbecs argentins ont le vent dans les voiles. Prix étudiés, étiquettes alléchantes, vins séduisants, ni trop mous, ni trop raides, que du fruit, en souplesse. Il fallait que les Cadurciens mordent, malaxent et digèrent le désormais célèbre concurrent de l'hémisphère Sud en s'appropriant la recette. C'est dans le collimateur, semble-t-il. Surtout avec ce Pigmentum souple et parfumé, aux tanins fruités si moelleux qu'on les découperait à la fourchette. La bête a rentré ses griffes!

Les irréductibles de l'authentique black wine ne broieront pas du noir ni ne bouderont leur plaisir pour autant, car si une nouvelle tendance a vu le jour dans l'appellation avec l'apparition de vins plus «digestes», le seigneur cadurcien issu des meilleurs terroirs et appuyé par plus de 2000 ans d'histoire possède encore à mon sens une bonne longueur d'avance sur celui des gauchos argentins. Moins monolithique, plus profond, avec une idée forte de terroir derrière. Il faudra toutefois éviter les écueils relatifs aux parcelles «mal plantées», à l'image de ces Cornas sur les plateaux au-dessus du Rhône et à ces techniques au chai (assemblage avec du merlot, micro oxygénation, etc.) qui en diluent l'essence. Un raisin sain, mûr, vinifié avec soin, donnera toujours du bon vin. La balle est dans le camp des Argentins, chez qui je projette de me rendre en février prochain. Avec, bien sûr, une bouteille de cahors sous le bras, histoire de régaler la côte de boeuf et de piéger à l'aveugle mes hôtes! Histoire à suivre.

On se retrouve la semaine prochaine!

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Les sélections de la semaine

La belle affaire

Mapu 2006, Maipo, Chili, Baron Philippe de Rothschild (12,45 $ - 10530283)

Un autre chilien? Oui, sans doute. Ce qu'il faut apprécier ici demeure encore cette fraîcheur poivrée typique des cabernets de ce pays que l'on aurait laissé tranquille, sans détournement boisé. C'est déjà l'essentiel. Sinon, les côtes levées grillées feront le reste. **1/2, 1

Le pinot noir

Mercurey La Perrière 2005, Domaine Brintet (26 $ - 872655)

Le millésime est splendide et on n'a pas laissé passer sa chance chez Brintet. Le caractère rigoureux de l'appellation y est, mais se dégage avec beaucoup de civilité. Le servir sur un cuissot de veau au jus pour exprimer ici la saveur fumée et juteuse d'un pinot noir droit dans ses bottes (!) mais bien dans sa tête. Bon appétit! *** 2

La primeur en blanc

Anthilia 2006, IGT Sicilia Donnagugata (16,25 $ - 10542137)

Ce blanc sec d'une prodigieuse originalité non seulement vous changera du sempiternel chardonnay, mais vous fera littéralement grimper dans les rideaux tant il vibre sous la luminosité conjointe des cépages ansonica et catarrato. C'est pur, c'est fin, c'est énergique, mais aussi suave et persistant avec sa pointe d'amertume. Top! ***1/2, 1

La primeur en rouge

Bocca di Lupo 2003, Castel del Monte, Tormaresca (31,75 $ - 10675394)

Le redoutable personnage ici, mais voilà, il sait aussi causer! Avec passion, avec ardeur et avec une bonne dose de culot, car il en faut pour maîtriser à ce point le cépage aglianico (complété d'une touche de cabernet sauvignon) qui offre couleur, parfum, structure, mâche et un immense fruité à la clé. Ouf! Canard ou agneau braisé. ***1/2, 2 ©

Le vin plaisir

Saint-Joseph « Les Challeys » 2004, Delas (26,75 $ - 10678245)

J'aurais presque envie de dire qu'aujourd'hui tout est bon chez Delas. Alors je le dis! D'ailleurs, la pureté de cette syrah en étonnera plus d'un. Issue de plusieurs parcelles puis vinifiée en cuve avec pigeage par un Jacques Grange qui sait y faire, elle parle fruit avec une grâce que l'influence minérale du terroir vient préciser plus encore. Superbe. ***1/2, 2 ©

Potentiel de vieillissement du vin — 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

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Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2008 - Les 100 meilleurs vins à moins de

25 $, à paraître en octobre prochain.

www.jeanaubry.typepad.com/ledevoir
1 commentaire
  • REZGUI Ahmed - Inscrit 24 août 2007 10 h 44

    Du Vin

    Avec mes quarante ans de dégustation le Palais assemble l'image et les rêves, aussi dans le domaine des Bezets, il y'a le vin Noir, d'une excellence certaine, les sénateurs en raffolent, on ne le retrouve nullement dans le marché de France, toute la production est acquise à un négociant canadien. Merci de ce bel article sur l'or des paradis.
    Je reviendrai.
    WWW.REZGUI.COM