Des ministres et des mots

Au début du mois d'août — et encore hier dans Le Journal de Montréal — les sondages accordaient au premier ministre Stephen Harper le même niveau d'appuis que lors des dernières élections: 36 %. Pour le chef conservateur, c'était la énième confirmation que son gouvernement piétine, que son parti n'arrive pas à franchir le seuil nécessaire vers une majorité. Du moins, jamais assez longtemps pour risquer ses billes dans des élections précipitées.

Si des élections avaient lieu maintenant, les conservateurs reprendraient le pouvoir, mais minoritaires, et leurs adversaires occuperaient à peu près le même nombre de sièges. Le remaniement d'hier, aux ambitions électorales, n'y changera pas grand-chose, comme l'indiquait le sondeur John Wright dans nos pages hier. Il faudra davantage pour offrir au PC la poussée nécessaire.

Le remaniement de janvier dernier en a fait la démonstration. Stephen Harper a alors déplacé ses ministres de l'Environnement, Rona Ambrose, et de la Justice, Vic Toews, mais leurs remplaçants, John Baird et Rob Nicholson, n'ont offert qu'un changement de ton. Les politiques qui posaient problème sont restées fondamentalement les mêmes. Les sondages aussi.

Le dernier jeu de chaises musicales est, à première vue, du même acabit, surtout lorsqu'on s'arrête à l'élément central de l'opération, le mouvement des porte-étendards du dossier afghan. Le départ du ministre de la Défense, Gordon O'Connor, n'a surpris personne. Ses mensonges et ses contradictions au sujet du traitement des détenus afghans remis par les soldats canadiens aux autorités de Kaboul ont alourdi le boulet que représentait déjà la mission afghane, ce qui a beaucoup nui au gouvernement. Stephen Harper a longtemps résisté aux demandes répétées de démission de l'opposition, mais le remplacement d'O'Connor s'imposait si le gouvernement ne voulait pas se retrouver sur la sellette à la reprise de la session parlementaire.

Mais comme en janvier, l'orientation du gouvernement, elle, ne changera pas, du moins pour le moment. Stephen Harper a laissé entendre en juin et en juillet qu'il pourrait revoir le mandat des militaires canadiens actuellement sur le terrain. Ce n'est pas encore fait cependant. Et ce ne sont pas les nouveaux ministres de la Défense, des Affaires étrangères et de la Coopération internationale qui en décideront, mais le chef conservateur. Et cela, à la suite, fort probablement, d'un débat parlementaire. Le premier ministre a en effet déjà précisé qu'il n'est pas question de prolonger le volet offensif de la mission au-delà de février 2009 sans un consensus des partis.

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La tâche des nouveaux ministres restera difficile, car il leur reviendra de mieux communiquer le message du gouvernement dans le dossier afghan. L'appui pour la mission militaire n'a cessé de diminuer dans l'ensemble du pays, et au Québec l'opposition est particulièrement vive et risque de seulement s'aggraver avec le déploiement des soldats québécois en Afghanistan. Or les conservateurs ont besoin du Québec pour obtenir un mandat majoritaire. Ce n'était toutefois pas avec un ministre de la Défense pratiquement unilingue et un autre aux Affaires étrangères à peine plus à l'aise en français qu'ils allaient parvenir à y défendre une mission impopulaire. Le déplacement de Peter MacKay à la Défense et son remplacement aux Affaires étrangères par Maxime Bernier corrige cette lacune linguistique en plus d'avoir l'avantage de garantir que le message au Québec ne sera pas avant tout militaire mais axé sur la politique étrangère.

L'importance de mieux communiquer au Québec a aussi influencé le remplacement de la ministre du Patrimoine, Bev Oda, par la ministre de la région de Québec, Josée Verner. Mme Oda, une unilingue anglophone qui relève Josée Verner à la Coopération internationale, avait semé la colère au Québec quand elle avait refusé de débloquer à temps pour la saison des festivals les fonds destinés à aider ceux-ci. La francophonie, par contre, relèvera du ministre Bernier.

Ce remaniement, qui touche des joueurs importants mais offre peu de sang neuf, s'imposait, mais il faudra davantage pour relancer, en vue des élections, un gouvernement qui a semblé avoir perdu son sens de la direction ce printemps. Depuis le budget, les conservateurs se sont retrouvés sur la défensive. Comme s'ils n'avaient pas prévu gouverner au-delà d'une année et n'avaient rien en réserve une fois leurs cinq priorités électorales réalisées ou mises en branle. La déclaration du premier ministre hier était révélatrice à cet égard. «Nous avons tenu parole et livré la marchandise sur nos engagements électoraux, et il est maintenant temps de passer à l'étape suivante.» Sauf qu'il en faudra plus qu'une, plus que ce remaniement en somme. D'où la forte probabilité que le premier ministre présente un nouveau discours du Trône cet automne pour préciser les priorités du gouvernement, dont il a donné un avant-goût hier.

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Il restera cependant un problème important à résoudre pour Stephen Harper, un problème qui ne regarde que lui. Il a tellement concentré le pouvoir entre ses mains et celui de son bureau qu'on ne peut presque plus parler de gouvernement conservateur mais de gouvernement Harper. Ses ministres ont souvent été relégués au rôle de figurants, même au moment de faire des annonces importantes relevant de leurs responsabilités.

À quelques exceptions près, ils n'ont pas la marge de manoeuvre nécessaire pour faire valoir leurs politiques. Les fonctionnaires en ont encore moins, ce qui se traduit par une opacité rarement vue à Ottawa. En plus, son bureau et lui ont adopté une approche fondée sur l'affrontement avec les médias. L'information est offerte au compte-gouttes, quand elle est disponible.

Le chef conservateur aura beau rebrasser les cartes ministérielles et adopter un nouveau plan de match, s'il ne change pas lui-même d'attitude, son opération tombera à plat. En voulant prendre tout le crédit et assurer tout le contrôle, Stephen Harper doit aussi prendre la responsabilité pour les mauvais pas et éventuellement l'incapacité de son parti à franchir la barre des 40 %.

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mcornellier@ledevoir.com