Hors-jeu: Salut champion

Hier midi, vous êtes allés au défilé des champions, allez, il ne servirait à rien de le nier, je vous ai vus. Je vous ai vus parce que je n'y étais pas.

Non pas que les parades ne provoquent pas chez moi, comme chez tout le monde, un sursaut d'effervescence débordante et une conscience aiguë d'être-au-monde comparable à celle que l'on éprouve lorsque dans son Ford intérieur on se dit hé c'est peut-être juste moi mais il me semble qu'il soit en train de se passer quelque chose de gros là.

C'est plutôt qu'à l'instar de tous les événements sportifs, la parade est bien plus goûteuse à la télévision. Il y a des prises de vue par hélicoptère qui offrent une mise en contexte. Il y a les commentaires des z'experts qui procurent un complément d'information au cas où on ne comprendrait pas tout. Et puis, il y a la transsubstantiation du fan qui assiste au spectacle. Le fan, quand vous l'approchez banalement avec un calepin de notes pour lui demander comment il se ressent à ce moment ici, il est plutôt normal, et même un peu plate. Mais braquez-lui une caméra pas loin, il va exulter, faire des sparages, se mettre à crier comme un perdu, dire woou, bref il va ne plus se pouvoir.

Or moi je trouve que cela donne du cachet à la chose. Du oumpf (à moins qu'il ne faille dire «de l'oumpf»?). Du weepdeedeedou. Du pizzazz. Faut dire qu'on n'est pas champions à tous les jours, du moins pas tout le monde.

Par ailleurs, par ailleurs.

Après le défilé, les membres de l'organisation des Alouettes étaient conviés à une réception au Journal de Montréal. Or l'on sait depuis Socrate — admirez tout de même l'habileté du stratagème pour arriver à caser aiguë et ciguë dans une même foutue chronique sur une foutue parade, et veuillez croire à l'intensité de l'énergie déployée pour arriver à placer ambiguë, contiguë et les Capulet et les Montaiguë avant la fin du match —, oui l'on sait depuis Socrate qu'il peut être dangereux de poser des questions mais que le vrai humain qui en a (des tripes), en plus de protéger sa cage avec pas de masque et de danser en ayant l'air de faire autre chose, ne recule jamais devant un point d'interrogation.

Aussi plongé-je: pourquoi au Journal de Montréal? L'information de qualité à laquelle nous a habitués le quotidien de la rue Frontenac juste en face de Mont-Royal ne commande-t-elle pas le sain maintien d'une distance minimale, mettons deux longueurs*, entre l'objet (l'en-soi, tel que défini par Sartre, qui était en son temps un passionné de football canadien) et le sujet (le pour-soi, me semble que c'est assez évident) de ladite information de qualité?

À moins que ce ne soit là ce qu'on appelle de la convergence?

En tout cas, nous sommes maintenant mieux à même de comprendre la manchette du Journal de lundi, «À nous la coupe Grey».

(*Deux longueurs de quoi?, est-on en droit de se demander. La longueur n'est rien en soi ni pour soi, qu'un concept qui crée toutefois de l'emploi, comme celui des chaîneurs au football, par exemple. Mais en sport, c'est différent: «Unité définie par la longueur de la bête, du véhicule, et servant à évaluer la distance qui sépare les concurrents dans une course», raconte le Petit Robert. Dans le cas qui nous occupe, mettons deux longueurs d'articles de fond du Journal. Ça ne devrait pas faire trop loin.)

Et par ailleurs encore, on notera que dans La Presse, mention était faite de toutes les activités liées aux célébrations, sauf de la réception au Journal de Montréal. Ce doit être là ce qu'on appelle de la divergence.

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Tenez, puisque nous en sommes à l'univers fascinant des médias à grand déploiement, allons faire un petit tour du côté de L'Équipe, le quotidien français entièrement consacré au merveilleuxª et qui peut vous tourner un match de soccer de troisième division en sonnet genre Lamartine en moins de temps qu'il n'en faut pour faire un jeu de mots idiot à la une.

C'est que L'Équipe connaît de petits problèmes, dont une baisse de tirage de l'ordre de 10 % cette année. À blâmer: la piètre performance de l'équipe de France à la dernière Coupe du monde de football, mais aussi, semble-t-il, le 11 septembre, qui a fait en sorte que les gens ont décidé de dire à leur petite famille qu'il les aiment et ont conséquemment moins de temps pour suivre le saut à skis. Remarquez, le journal tire toujours à 343 000 exemplaires, ce qui est mieux qu'un coup de pied quelque part, comme disait mon papa.

Cette diminution sert aussi les arguments d'une partie de la rédaction, qui souhaiterait que L'Équipe fasse une plus grande place aux enquêtes sur le dopage ou l'argent dans le sport, pour prendre un exemple au hasard. Cependant, réplique le directeur Jérôme Bureau: «Il est faux de dire que nous ne traitons pas, ou peu, les affaires de dopage. Nous avons été parmi les premiers à évoquer l'apparition de l'EPO, en 1997. Mais attention à ne pas salir le sport. L'Équipe doit continuer à exalter le champion.»

Exalter le champion. Une chance qu'on ne fait pas ça ici.

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Premier cadeau de Noël un mois avant l'échéance, reçu hier le calendrier préliminaire de la saison 2003 de nos Expos. En fait, de nos cinquante-neuf quatre-vingt-unièmes d'Expos, puisqu'ils disputeront 59 matchs locaux au Stade olympique et les 22 autres au stade Hiram Bithorn de San Juan (Puerto Rico), aussi appelé «Nouveau-stade-au-centre-ville-mais-ils-ne-nous-avaient-pas-dit-que-c'était-le-centre-ville-de-San-Juan».

Les presque-nos Expos entameront même leur saison à domicile là-bas, devant une foule qu'on annonce d'autant plus considérable que les gens d'affaires de Montréal et les anglos de l'Ouest ont établi la preuve que San Juan est situé moins loin que le métro Pie-IX.

Autre changement notable, pendant les matchs disputés dans l'hispanique P. Rico, Youppi! s'appellera ¡Youppi! et, rapport à son uniforme, devra marcher la tête en bas pendant quatre manches et demie.

jdion@ledevoir.com