On l'a échappé belle

Un particulier qui se passionne férocement pour la fonction de lieutenant-gouverneur s'est demandé cette semaine ce que tout le monde peut bien avoir à capoter avec ça.

«Bien oui, je consacre une part considérable de ma vie à m'intéresser au poste de lieutenant-gouverneur. Je ne vois pas ce que cela a d'extraordinaire. Il y a bien des gens qui collectionnent les cartons d'allumettes, ne manquent pas une émission du Banquier ou affectionnent l'oeuvre de Lynda Lemay, et vous les laissez tranquilles. Moi, c'est la notion de lt-gouv. qui me transporte. Vous devriez vous en réjouir: pendant que je me penche dessus, je ne songe pas à faire de mauvais coups», a déclaré le particulier en soutenant qu'il fallait qu'on le croie sans qu'il ait à soumettre de pièces justificatives.

Il a tenu à préciser que le gouverneur général n'entrait pas dans ses champs d'intérêt immédiats. «Un représentant de la Couronne britannique dans la capitale fédérale d'un ancien dominion de l'Empire, ça peut toujours passer, ne serait-ce que parce que vous essaierez, vous, de gosser un amendement constitutionnel à la satisfaction des deux tiers représentant 70 %. Mais un envoyé royal dans chaque damnée province? Là, on touche délicieusement à l'absurde, et on peut rigoler. Personnellement, mon préféré, c'est le lieutenant-gouverneur de l'Île-du-Prince-Édouard. Vice-régner sur 135 000 personnes, ça doit faire des journées drôlement occupées», a expliqué le particulier, qui dit avoir calculé la population de l'Î.-P.-É. conformément à toutes les normes comptables en vigueur.

Selon le particulier, il est étonnant qu'on s'étonne de ce qu'un lieutenant-gouverneur mène un train de vie somptueux puisque l'objectif du poste consiste justement à montrer qu'il ne sert à rien de baisser les impôts si ceux qu'on paie servent déjà deux fois à payer des choses inutiles. «Je ne suis pas certain que cette phrase veuille dire quelque chose, mais je crois l'avoir déjà entendue depuis la bouche d'un politicien», a-t-il ajouté.

Le particulier s'est dit d'avis qu'un lieutenant-gouverneur ne sert strictement à rien, sauf à rencontrer des gens, «et moi, je rencontre des gens tous les jours et je ne m'en confectionne pas une ardoise de tous les diables pour autant». Cela étant, il est stupéfait de constater qu'on reproche à un lieutenant-gouverneur de facturer au trésor public deux repas de, mettons, 10 000 $ chacun parce qu'ils se sont déroulés simultanément en deux lieux beaucoup trop distants pour qu'on puisse imaginer qu'une partie de la gang avait simplement décidé de bouffer sur place et l'autre de se faire livrer de quoi — car le manger ne serait pas arrivé chaud. «Et s'il y avait eu un seul repas à 10 000 $, ç'aurait été correct, je suppose? C'est vrai que moi, quand je sors manger un patate avec la population, ça me coûte 10 000 $ à chaque fois. Faudrait que je me dompte», a autoanalysé le particulier en s'en voulant un peu.

Le particulier n'en croit pas moins avoir trouvé la solution au problème allégué. «Puisqu'il apparaît impossible d'abolir le poste de lieutenant-gouverneur, donnons-nous-en un. Donner, comme dans "avec pas d'argent". Pas de résidence, pas de compte de dépenses, pas de taponnage. Je connais plein de gens qui seraient prêts à devenir lieutenant-gouverneur en restant chez eux et en n'ayant droit à aucun privilège, juste pour pouvoir impressionner les autres de temps en temps en leur disant qu'ils ont le numéro de cell de la reine Élisabeth», a-t-il vociféré.

Le particulier a par ailleurs noté que le lieutenant-gouverneur n'était pas le seul à faire des trucs, ou à n'en pas faire du tout, aux frais du peuple. «Je connais aussi plein de gens qui préfèrent demeurer sous le couvercle commode de l'anonymat et qui sont trop heureux de voir que toute la tempête s'abat sur le lieutenant-gouverneur pendant qu'eux rigolent jusqu'à la banque à charte. Je ne nommerai pas d'entreprises, surtout des grandes, je ne nommerai pas de subventions, je ne nommerai pas de tablettes, mais ceux qui prospèrent à nos dépens forment une si grosse gang que celle-ci serait obligée de manger à au moins trois places en même temps. Je vous en passe un papier, un vrai papier officiel avec une estampille et tout, un geste qui rendrait n'importe quel vérificateur général fou comme un balai», a-t-il admonesté.

Le particulier a quand même tenu à conclure sur une note positive: imaginez, dit-il, toutes les sommes qu'on a économisées lorsque la chute du gouvernement a été évitée à la suite de la récente crise budgétaire. «Le premier ministre aurait dû se rendre chez le lieutenant-gouverneur pour lui demander de dissoudre la Chambre. Ça doit pas être gratis, ça, une dissolution. En plus, le premier ministre se serait probablement fait offrir un café. Avec du sucre. Je vous le dis, ça nous aurait coûté une beurrée. Beurrée des deux bords, bien entendu. On l'a échappé belle.»

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Un gars a témoigné de sa perplexité devant les dernières nouvelles dans le monde de la santé.

«Selon ce que j'ai appris en prenant connaissance de mon actualité, on vient de découvrir qu'un apport en vitamine D diminue les risques de contracter un cancer. Or la vitamine D s'acquiert principalement en prenant du soleil. Or le fait de prendre du soleil augmente les risques de cancer. Donc, si j'ai rien compris, il faut augmenter les risques de cancer pour les diminuer. Ça doit être une affaire de truc à somme zéro, dans lequel le cancer est tout mêlé, et franchement, moi aussi», a déclaré le gars.

Il faut dire que le gars était déjà considérablement perplexe avec toutes les annonces qui surviennent dans le monde de la santé. «Un jour, il faut prendre un verre de vin par jour pour améliorer le flux sanguin dans la région, le lendemain, c'est deux, le surlendemain, c'est un demi, puis c'est la bière qui est bonne mais juste après quatre heures et demie l'après-midi, ensuite on recommande la viande végétarienne mais seulement avec entre sept heures et quart et sept heures et demie de sommeil par nuit, et ainsi de suite. Écoutez, c'est pas des farces, c'est rendu qu'aller à l'hosto décuple les chances de bactérie. Les nouveaux curés de notre société, les gourous de la santé, devraient se faire une idée ou alors nous sacrer patience», a véhémenté le gars, qui commence à en avoir plein son casque, qu'il ne porte pas pour faire du vélo juste pour faire suer les grands prêtres de la sécurité.

«J'en ai des étourdissements. Ce prêchi-prêcha me stresse. Finalement, j'pense que j'vas être malade», a-t-on pu entendre avant que le gars ne tombe dans les pommes frites. Avec du sel. Et de la mayonnaise.

jdion@ledevoir.com

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