Pour la littérature

Un bandeau rouge encercle le livre. «Par l'auteur de Cover-girl», peut-on y lire. Il est vrai que la littérature à elle seule peine à faire vendre. C'est là son moindre défaut, Pierre Samson l'a bien compris.

Son nouveau roman se lit comme une parodie, une satire du petit milieu littéraire québécois. C'est cynique, très comique. Jouissif. Et personne n'est épargné.

Tous les clans y passent, toute la chaîne du livre: auteurs, éditeurs, médias, libraires, subventionnaires, jurys littéraires... De toute évidence, Pierre Samson connaît bien les rouages de la machine.

Il faut dire qu'avant de gagner sa vie comme scripteur pour la télé, il a officié de nombreuses années comme recherchiste pour diverses émissions. Le romancier, lui, a fait son entrée il y a une dizaine d'années.

Le Messie de Bélem. C'était le premier volet d'une trilogie fort stylisée qui se passe au Brésil. Le dernier titre de la série, Il était une fois une ville, fut finaliste au Prix du gouverneur général avant d'obtenir le Prix de l'Académie.

Ce n'est pas tout. Il y a quelques années, l'auteur publiait un essai polémiste sur la littérature. Un petit pamphlet, assez virulent merci, qui avait pour titre Alibi. Où il déplorait, notamment, le fait que l'écriture romanesque québécoise soit de plus en plus influencée par la télévision: «une bonne part de la production littéraire nationale ne se compose que de téléromans en prose», raillait-il.

De façon générale, il se plaignait de l'essoufflement de notre littérature, de la mollesse de nos esprits, bref, de la paresse intellectuelle ambiante. Dans Catastrophes, il enfonce le clou. Mais par le biais de la fiction. Et quelle fiction! Tout à fait rocambolesque, son histoire. À la limite de l'invraisemblable. Mais on s'en fout. «Ivanhoé McAllister se souvient du jour, de l'heure à cinq minutes près, où les choses ont pris une tournure alarmante.» C'est la première phrase de Catastrophes. Dès lors, on entre dans un monde plein de chausse-trappes, où tout ira de mal en pis pour le héros.

Son problème? Jeune journaliste à la pige, il a rédigé pour la revue Pensus, un périodique tombé en désuétude mais qui se targue d'être le dernier des Mohicans de la vraie critique littéraire et de la culture avec un grand C, un article frauduleux. C'est-à-dire: las de l'indifférence généralisée dans laquelle sont accueillis ses papiers mal rémunérés, le jeune McAllister a décidé de donner un grand coup en pondant une critique emportée... sur un livre qui n'existe pas, écrit par un romancier qui n'a jamais existé.

Mal lui en prit. Il aura bientôt toute l'intelligentsia littéraire québécoise sur le dos. Chemin faisant, l'intrigue prendra des allures d'enquête. Il y aura des victimes, des suspects et un coupable en liberté. Il y aura des complices, aussi. Comme dans un polar. Mais nous sommes ici dans un faux polar. Une caricature de polar. Qui s'enfonce dans l'absurde, se mord la queue, cultive l'autodérision. Un peu à la manière de François Barcelo, tiens.

Ce n'est là qu'une facette de l'ouvrage. Ce qui frappe, d'abord, c'est la langue. Haletante, vibrante. L'auteur ne craint pas la surenchère, la superposition de métaphores, les formules alambiquées. Il s'en donne à coeur joie. N'a pas l'intention de nous faciliter la vie. Et l'assume.

Ses dialogues, nombreux, sont on ne peut plus savoureux. Là, ça coule de source, comme on dit. C'est rythmé, coloré. Quand aux descriptions de personnages, elles valent à elles seules la lecture de Catastrophes. Certaines, archi-détaillées, font figure de pièces d'anthologie.

Un exemple? Imaginez un vieil écrivain qui, dans sa jeunesse, a cru qu'il avait du talent, du génie. Mais n'a jamais été reconnu. Est devenu amer, grincheux. Lamentable personnage.

Imaginez-le en face de vous, dans un café: «un homme concave aux épaules avalées, au dos invertébré, au visage où dévalent des plis surlignés par une barbe hirsute et, peut-être, la suie des ans, un nez tombant sur lequel glissent sans se fatiguer de lourdes lunettes à monture noire, des oreilles énormes, comme avachies, à croire qu'elles fondaient depuis le premier jour, des mains mortes ployant sous le poids du gloria fumant dans une tasse ridicule, un ventre répandu sur des cuisses molles»...

Et ça continue: «un amas d'os rafistolés à la hâte et doublé de chair flasque exhalant une haleine rance, enfourné dans une guenille verte et marron puis jeté sur une chaise bistro, s'affaissant, s'affaissant à mesure que les secondes lui tombent dessus, métallisées, galvanisées, plombées par l'inutile égrènement du temps.»

Ce n'est rien. Quand il s'agit d'aspects psychologiques, d'attitudes morales, de comportements sociaux, Pierre Samson va encore plus loin dans la méchanceté.

Voyez cet autre romancier, par ailleurs essayiste, et directeur littéraire (aux Éditions de l'Oseille), du nom de Julius Boutin. Il considère tout ce qui n'est pas publié en France comme suspect, «comme si la mère patrie n'était pas le grand sécréteur de pus littéraire sur notre pauvre planète».

Quel personnage! «Dire qu'il sévit toujours dans Aujourd'hui, le magazine des salles d'attente, comme la moitié des cancrelats de l'Oseille. Aux publicités qu'il s'y paie, l'apache, on se surprendrait du contraire.» Et vlan!

Quant à l'illustre grand patron des Éditions de l'Oseille, Hervé Dubonnet, il a le bras on ne peut plus long. «S'il contrôle les Éditions de l'Oseille, il s'occupe aussi de la distribution de ses concurrents, ses auteurs noyautent les jurys, peuplent les cégeps, gravitent autour des chaires d'université, leurs photos épaississent les cahiers «Livres» des quotidiens et les hebdos culturels à coups de pleines pages.» Etc. Bref, il est roi et maître partout, même les libraires sont de mèche avec lui, sans parler de ses accointances avec la gente ministérielle. Ouf!

«Se reconnaîtra bien qui peut!», prend soin de préciser l'éditeur en quatrième de couverture de Catastrophes. Nous sommes bel et bien dans un roman à clés, oui. Où les non-initiés perdront sans doute un peu pied. Mais cela n'enlève rien à la force du propos comme tel. Tout y passe, je vous dis. Parfois, il ne s'agit que de petites flèches, en passant. Du genre: «Savez-vous qu'au Conseil des Arts et des Lettres, majuscules comprises, on distribue des bourses à des conteurs dans le volet littérature?»

Ou encore: «Autofiction, qu'ils vous appellent ces trucs onanistes, donc pathétiquement stériles, bourrés d'un pathos déniché au Dollarama du coin. Maman je t'aime, malgré ceci, hormis cela. J'existe. Pouah! Et la télé qui y a trouvé une fantastique nappe de suc rose, je vous jure la resucée qui nous attend à chaque rentrée! Où allons-nous?»

Parmi les cibles préférées du romancier: les médias. Puisque, n'est-ce pas, il fut un temps où «la littérature, à défaut d'être appréciée, n'était pas ridiculisée dans les studios de Radio-Canada»...

Parfois, l'auteur prend plaisir à gratter le bobo jusqu'à l'os. Comme lorsqu'il raconte le rêve d'un de ses personnages, Bertillon, directeur de la revue Pensus. Le bougre vient de regarder une émission littéraire à la télé québécoise — du temps où il en existait encore — et il est découragé. Voyons voir.

Dans son rêve, Bertillon prend en otage le directeur de la programmation d'une chaîne télé et lui dit qu'il a un projet, ou, plutôt, un concept d'émission à lui proposer: «Une émission sur la vie animale conçue, structurée, dirigée et animée par, voyons, Madeleine Gagnon et François Charron. Les deux poètes visitent un pet-shop, la SPCA, un salon de toilettage, voire l'aquarium de Québec s'il existe encore. Ça s'intitule Dans la litière. Une mine d'informations passées au tamis vulgarisateur.»

Et puis: «Vous savez comment il finit ce cauchemar? Le directeur me croit atteint de delirium tremens: qui oserait mettre un sujet si sérieux entre les mains de tels ignorants en la matière?»

Je ne sais pas pour vous mais, personnellement, ce passage m'a fait plier de rire. Rafraîchissant. Je trouve ce livre rafraîchissant, voilà. Parce que, devant l'absurdité de la situation, Pierre Samson prend le parti de nous faire rire.

Ce qui ne veut pas dire démissionner. Au contraire. Derrière Catastrophes gronde une colère noire, un refus de la mollesse, de la bêtise, de la petitesse. Sous ses dehors un peu fanfarons, le roman de Pierre Samson, malgré ses imperfections, témoigne d'une force de résistance qu'on voudrait contagieuse.

Dans Alibi, déjà, il notait: «Depuis quand la littérature est-elle un havre de paix, un nid douillet, un manège sécuritaire, un lieu de concorde, une éternelle transition sans cahots vers un demain pastel?»

Collaboratrice du Devoir

***

Catastrophes

Pierre Samson

Les Herbes rouges

Montréal, 2007, 222 pages

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