Mieux-être - L'ignorance des émotions

Plusieurs enfants de militaires souffrent de troubles mentaux. C'est un titre dans un journal. Mon amie Murielle se crispe. Elle est psychologue clinicienne, elle se dit qu'on médicalise encore une fois la détresse humaine normale. «Vivre un deuil n'est pas le signe d'un trouble mental, et le deuil implique des réactions physiques et émotionnelles qui sont là pour aider la personne à digérer la perte et non comme des indices de trouble mental.»

Ma réaction? L'ignorance des émotions ouvre la porte aux dérives, médicales, pharmaceutiques... et journalistiques, ai-je envie d'ajouter. Le très grand manque d'éducation émotionnelle induit une distorsion de la réalité et nous rend vulnérables à la médicalisation. Comme si la détresse était une maladie, et la tristesse, une dépression. On n'a plus le droit d'être triste? On ne fait plus la différence entre la tristesse et la déprime?

Il y a beaucoup d'émotions dans un deuil, un grand ménage à faire. Connaître les émotions liées au deuil aide à faire son deuil, et les gens qui ont perdu un être cher savent de quoi je parle. Si on a besoin d'aide, c'est bien plus du côté de la psychologie que du côté de la médecine qu'il faut chercher!

Le deuil est un exemple pour exprimer l'alarme que j'entends quand je constate que vivre dans le noir émotionnel nous fait vivre de la confusion... collective.

Murielle Forest, mon amie psychologue qui réagit à une manchette, pense que dans notre société, nous avons certes davantage conscience de la détresse psychologique, mais si cela nous conduit à la surmédicalisation, à un abus de diagnostics et de traitements chimiques...

Nous n'apprenons pas à vivre (ça, c'est moi qui le dis). Et ne passons-nous pas notre vie à apprendre à la vivre? À accepter qui nous sommes et ce qui nous arrive?

J'en étais là dans ma réflexion quand j'ai discuté avec Lydia Assayag, présidente du Réseau québécois d'action pour la santé des femmes (RQASF). Avocate, elle a notamment travaillé pour instituer les tribunaux populaires au Rwanda. «Après un long parcours dont je vous passe les détails, je suis rentrée du Rwanda en me disant que je suis allée au bout de la logique du conflit.»

La voici à s'investir en amont, dans le domaine de la santé, un milieu avec lequel elle a frayé tout au long de sa carrière. En quittant la logique du conflit, c'est la logique de la division qu'elle laisse derrière.

«Le génocide, la discrimination, le racisme, le harcèlement: il y a toujours une logique de division derrière cela. Les différences d'opinions, on les élimine. Les différences sociales, ethniques, religieuses, les différences entre les hommes et les femmes... La façon dont on tend à résoudre nos conflits, c'est en éliminant les différences.»

Chez les femmes, niveler les différences passe par le contrôle du corps, un enjeu qui traverse l'histoire de l'humanité. On y est presque, comme vous le savez, une entreprise offre la «liberté» aux femmes en éliminant les menstruations (et en taisant les effets indésirables). Le contrôle de la reproduction de l'espèce est le plus grand pouvoir qu'on puisse s'arroger.

«Le rapport à la femme est le même rapport que face à l'écologie, croit Lydia Assayag. Quand on utilise la Terre et ses ressources, on ne pense pas en fonction des rythmes de la nature, on n'a aucune vision spirituelle et sacrée. Pour les femmes, on dénie leurs cycles de vie, on a une vision utilitaire du corps et de l'esprit des femmes. On minimise ou on oublie le lien millénaire des femmes à la vie, aux plantes, à l'eau et à la mort.

«Je pense que la question de la santé des femmes est sur la ligne de front de toute cette question d'éthique et de transformation du vivant. Notre réaction va déterminer tout un pan de l'évolution de la société; si ça passe auprès des femmes, ça s'étend à toute la société.»

Pour comprendre la médicalisation de la santé des femmes, le RQASF fouille plusieurs dossiers sous plusieurs angles. Je crois que c'est «le corps à la carte» qui a d'abord retenu mon attention, cette façon qu'a le RQASF de parler de l'offre en matière de chirurgie esthétique. Puis, la surmédicalisation des femmes m'a interpellée...

«Les femmes consultent davantage, c'est un fait. Mais on offre des solutions individuelles pour des problèmes sociaux: la pauvreté, la violence, la multiplicité des rôles, la monoparentalité et les aidantes naturelles. À ces conjonctures qui sont plus féminines et qui dépassent l'individu, on offre une solution individuelle.»

Mais si vous êtes médecin et que vous avez devant vous une femme qui n'en peut plus, vous soulagerez sa douleur. Un médecin ne peut rien faire d'autre qu'aider sa patiente. «Ça enlève pourtant les dimensions collectives des problèmes.»

D'où la nécessité impérative de groupes comme le RQASF.

Quant aux émotions dont il était question, Lydia Assayag me rappelle qu'elles ne cadrent pas bien avec une logique productiviste. Les émotions nous entraînent vers le spirituel si on n'y prend garde.

Prends garde à toi...

- Réseau québécois d'action pour la santé des femmes:www.rqasf.qc.ca

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vallieca@hotmail.com

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