Assez de conneries

Une fois, ça pouvait avoir l'air d'un accident. Deux fois, ça commence à être plus inquiétant. Un hold-up dans un dépanneur, le vol d'une remorque, et quoi encore? Il ne faudrait surtout pas qu'un troisième cas vienne accréditer l'idée que les anciens criminels sont les bienvenus à l'ADQ. Jusqu'à présent, l'inexpérience des députés et candidats de l'ADQ n'a pas semblé troubler la population outre mesure. Au contraire, elle semblait même être le gage du véritable changement promis par Mario Dumont.

Encore faudrait-il que la probité d'un éventuel gouvernement adéquiste ne fasse aucun doute. La multiplication des scandales qui ont marqué les premières années du règne de Brian Mulroney a laissé un souvenir impérissable. Les révélations des derniers jours vont immanquablement renforcer les doutes sur la capacité de l'ADQ d'écarter les éléments indésirables.

Le chef de l'ADQ peut toujours se consoler à la pensée que la mise au jour des antécédents judiciaires de son lieutenant et ami, Marc Snyder, sans parler de l'agent électoral de son ex-candidat à l'élection partielle dans Lac-Saint-Jean, survient plusieurs mois avant les prochaines élections. Si la série s'arrête là, il peut raisonnablement espérer que ces malheureux incidents seront tombés dans l'oubli le jour du scrutin.

Dans les circonstances, sa réaction a été sans doute la plus appropriée. Il est bien évident que M. Snyder n'était plus apte à scruter le passé des candidats potentiels de l'ADQ, mais il n'avait rien à gagner à l'ostraciser complètement. Il n'est pas le premier, ni le dernier, à commettre ce que M. Dumont a appelé une «connerie de jeunesse», qui n'a heureusement fait aucune victime.

Le plus étonnant, pour un homme qui faisait de la politique depuis plus de dix ans et se donnait volontiers des airs de vieux renard, est de s'être imaginé que personne n'irait fouiller dans son passé. Rien ne prouve que les libéraux ou les péquistes soient à l'origine de ces informations, mais l'examen des registres du Palais de justice est devenu une pratique régulière pour les partis politiques, que ce soit pour mettre l'adversaire dans l'embarras ou pour éviter de s'y retrouver eux-mêmes.

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Si répréhensible qu'il soit, il y a une différence de nature fondamentale entre le geste commis par M. Snyder et les «affaires» mises au jour aussi bien à Ottawa qu'à Québec. Un vol à main armée est bien un acte criminel, mais il n'implique pas de dilapidation des fonds publics à des fins personnelles ou partisanes.

Là où l'ADQ et son chef auraient commis une faute impardonnable, c'est s'ils avaient été au courant des antécédents judiciaires de M. Snyder et avaient choisi de fermer les yeux. L'attaché de presse de Mario Dumont, Jean-Luc Benoît, ami personnel de M. Snyder, a eu un commentaire assez troublant: «Il y avait peut-être eu des rumeurs, mais rien de précis et, comme on entend tellement de choses en politique, personne n'y avait prêté attention.»

Il est vrai que la politique est un monde de rumeurs, mais si quelqu'un à l'ADQ avait entendu dire qu'un membre important de l'entourage du chef, fût-il un ami, avait commis un crime, la plus élémentaire précaution n'aurait-elle pas été d'en vérifier le bien-fondé et, le cas échéant, d'informer le chef de ce qu'il en était? Si c'est le cas, il est étonnant que M. Benoît, qui faisait également partie du petit groupe de jeunes libéraux qui ont suivi Mario Dumont et Jean Allaire, en 1992, n'y ait prêté aucune attention. À moins que, dans l'énervement du moment, il ait mal exprimé sa pensée...

Il y a un autre point qui laisse un peu perplexe. Si une attaque à main armée est un geste éminemment condamnable, la grande faute politique commise par M. Snyder est de n'avoir rien dit à son chef. Soit, il n'y avait pas de quoi être fier, mais la loyauté commande aussi la plus grande transparence. Pour un homme dont la confiance a été trahie, M. Dumont s'est montré bien indulgent en offrant de lui trouver un autre poste au sein de son organisation.

L'important est cependant ce que la population va croire. Même si l'étoile de SuperMario a un peu pâli depuis quelques semaines, il demeure l'enfant chéri des Québécois, qui sont sans doute encore disposés à lui laisser le bénéfice du doute.

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M. Dumont n'en est pas à sa première tuile du genre. À trois semaines des élections de septembre 1994, il avait dû liquider en catastrophe le président du parti et candidat dans Marie-Victorin, Moncef Guitouni, un psychosociologue d'origine tunisienne que certains médias avaient accusé de diriger une sorte de secte. Quatre ans plus tard, après que les tribunaux leur eurent donné tort, M. Dumont lui avait présenté ses plus plates excuses, expliquant avoir agi «de façon pressée par le temps».

Il y avait en effet urgence. À peine âgée de cinq mois, l'ADQ risquait une mort prématurée. Déjà, en avril, on avait découvert que le chef fondateur, Jean Allaire, avait omis de spécifier dans son curriculum vitae qu'il avait siégé plusieurs années au conseil d'administration de Beaver Asphalte, dont le propriétaire, Tommy D'Errico, qui était également le collecteur de fonds du PLQ, avait été promptement écarté par Robert Bourassa, tellement l'odeur de favoritisme qu'il dégageait était incommodante.

M. Allaire, dont le CV incluait pourtant une liste d'obscures PME dont il était l'administrateur, n'avait pas trouvé digne d'intérêt de mentionner ses liens avec Beaver Asphalte. De la part du chef d'un parti politique qui prétendait assainir les moeurs politiques, ce manque de transparence avait de quoi étonner. Il disait tout ignorer des activités spéculatives de M. D'Errico sur le territoire de la ville de Laval, dont il dirigeait lui-même le contentieux. Bien qu'il présidait la commission juridique du PLQ, il ignorait également que M. D'Errico remplissait ses coffres à ras bord. M. Allaire avait malheureusement dû quitter son poste quelques jours plus tard, sur les conseils de son médecin.

mdavid@ledevoir.com