La pièce du casse-tête

Pauline Marois était atterrée quand Lucien Bouchard l'a invitée à succéder à Jean Rochon au ministère de la Santé. M. Rochon avait peut-être été «le meilleur ministre de la Santé de l'histoire du Québec» aux yeux de M. Bouchard, mais il était devenu un véritable pestiféré pour une bonne partie de la population.

Pour une femme qui entretenait les plus hautes ambitions, c'était la catastrophe. Au bout du compte, son passage à la Santé n'a pas été aussi désastreux que celui de son prédécesseur, même si la démission de M. Bouchard l'a surprise au plus bas de sa cote de popularité. Elle s'en est très bien remise.

À son tour, François Legault a été saisi d'effroi quand Bernard Landry a commencé à tester son intérêt pour la Santé, à peine quelques mois après la nomination incongrue de Rémy Trudel. Comme Mme Marois, il croyait sa carrière foutue.

Lui aussi s'en est plutôt bien tiré, mais il ne voyait pas comment éviter un désastre sans une hausse d'impôt qui permettrait de faire face à l'augmentation galopante des dépenses. La défaite péquiste d'avril 2003 a presque été un soulagement.

Contrairement à ses prédécesseurs péquistes, Philippe Couillard s'est porté volontaire en 2003 et il estime avoir suffisamment donné. On peut le comprendre d'être amer. Ses réformes de structure ne lui ont valu aucune reconnaissance du réseau. Les médecins se sont plutôt employés à noircir le tableau. Personne n'aurait sans doute fait mieux que M. Couillard, mais le jugement que les électeurs ont porté sur son bilan a néanmoins pesé lourd le 26 mars dernier.

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Le premier ministre Charest sait très bien que la santé demeurera la grande priorité de la population au cours des prochaines années et, conséquemment, qu'elle devra aussi être celle de son gouvernement durant son deuxième mandat. Alors qu'il planche sur la formation de son nouveau cabinet, il lui suffit de parcourir la liste des 48 élus libéraux pour constater que bien peu sont en mesure de relever le défi.

Les choses auraient été tellement plus simples si le Dr Yves Bolduc avait été élu dans Lac-Saint-Jean. Les libéraux croyaient réellement avoir une chance, mais le candidat le plus méritant ne peut contrer les effets d'une mauvaise campagne nationale et celle de Jean Charest a été désastreuse.

En l'absence de M. Bolduc, Philippe Couillard demeure objectivement le plus qualifié, même si son étoile a pâli. Il est clair qu'un changement d'air servirait mieux ses ambitions, mais rien n'assure qu'un an ou deux de plus à la Santé ruinerait ses chances de succéder à M. Charest. Si Pauline Marois et François Legault n'ont pas encore assouvi leurs ambitions, leur passage à la Santé n'y est pour rien.

D'ailleurs, même si M. Charest est conscient que ses chances d'obtenir un troisième mandat sont très faibles et qu'il pourrait devoir laisser la place à un autre, pourquoi s'empresserait-il de favoriser un homme qui l'a tourné en bourrique devant tout le Québec dans le débat sur l'emplacement du CHUM?

M. Couillard a beau avoir eu le triomphe modeste, l'ego d'un premier ministre est toujours très sensible. Yves Séguin et Tom Mulcair ont payé très cher pour avoir osé le contrarier. Malheureusement pour eux, ils n'étaient pas aussi indispensables que leur collègue de la Santé.

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La formation d'un conseil des ministres est un exercice beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît. Il suffit qu'une pièce n'entre pas dans le casse-tête pour devoir tout reprendre à zéro. Et la Santé est certainement la pièce la plus difficile à placer.

Jean-Marc Fournier, qui était le porte-parole libéral en la matière jusqu'aux élections de 2003, pourrait peut-être prendre la relève de M. Couillard, mais il serait bien plus utile au poste de leader parlementaire du gouvernement. Jacques Dupuis n'a pas la souplesse pour négocier avec l'opposition les inévitables compromis auxquels un gouvernement minoritaire doit se résoudre et il serait très étonnant que M. Charest rappelle Pïerre Paradis.

La présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, connaît bien le réseau et a certainement le coffre nécessaire, mais sa nomination à la Santé enverrait un signal très inquiétant à ceux qui soupçonnent déjà M. Charest de planifier le démantèlement du régime hérité de la Révolution tranquille.

En 1998, elle avait signé conjointement avec son mari, Claude, lui-même un ancien ministre de la Santé, un ouvrage intitulé Qui est maître à bord? Projet de réforme du système de santé canadien, qui proposait une version canadienne des réformes réalisées en Grande-Bretagne et en Suède à partir du modèle des HMO (Health Maintenance Organisation) américains.

À tous égards, M. Couillard projette une image beaucoup plus rassurante. De toute manière, Mme Jérôme-Forget ne semble pas intéressée à terminer sa carrière politique dans ce panier de crabes et elle est très têtue.

Même si quatre de ses ministres ont été défaits et que deux autres ont pris leur retraite, il y a des limites à la quantité de sang neuf que M. Charest pourra injecter dans son conseil des ministres. D'autant plus qu'il devra être quelque peu réduit et que tous les rescapés de la vague adéquiste à Québec et en région sont presque assurés d'une place au cabinet.

Le 26 mars dernier, la population a pourtant indiqué très clairement qu'elle espérait du changement. Les stratèges libéraux avaient choisi d'axer la campagne électorale sur le thème de la continuité et on a vu le résultat.

À défaut d'arriver à une parfaite parité entre hommes et femmes au sein de son cabinet, M. Charest innoverait en confiant à des femmes tous les leviers financiers du gouvernement. Accéder aux Finances serait une sorte de consécration pour Mme Jérôme-Forget et Michelle Courchesne, une ancienne sous-ministre qui connaît bien les rouages de l'administration publique, serait tout à fait apte à lui succéder au Conseil du trésor. Désolé, M. Couillard.

mdavid@ledevoir.com

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