Ce mot n'existe pas

Épisodiquement, comme ça au hasard de la vie, celui qui fait profession d'imposter en écrivaillant reçoit un commentaire, souvent en forme de remontrance, de la part de quelqu'un qui lui signale, souvent en majuscules ou en caractères gras ou les deux, que lui, l'écrivailleur, a récemment utilisé un mot et que CE MOT N'EXISTE PAS, hé patate. Lorsque cela se produit, l'écrivailleur réplique toujours, avec cette profondeur de questionnement philosophique qui a fait son succès dans les cocktails V.I.P. des grands boulevards: n'existe pas où? Bien sûr, il connaît déjà la réponse.

Il sait qu'il ne faut jamais poser à voix haute ou à clavier surbaissé — on n'arrête pas le progrès, même en le plaquant à la hauteur des chevilles — une question dont on ne connaît déjà la réponse, sous peine de se retrouver devant l'inconnu, et l'inconnu, c'est l'ennemi, parce qu'on peut raconter n'importe quoi à son sujet, ainsi que le démontrent la religion, la politique et le journalisme.

Oui, il connaît la réponse, mais il demande quand même: n'existe pas où? Déjà, il se place dans une position d'attaque en posant une question tendancieuse, car le répondeur aura tendance à se concentrer sur la particule où, bref à ignorer l'aspect fondamental de la question, l'existence ou non du mot, et à mettre toute la gomme sur le lieu de son inexistence. C'est alors que, sans même attendre la réponse, l'écrivailleur a tout loisir de foncer dans le tas. Dans les tiroirs qui sentent le renfermé de l'Académie française? Dans le dictionnaire? Quel dictionnaire? Qui a fait ce dictionnaire? Dans quel but? En fonction de quels intérêts? À partir de quelles idées préconçues? Qui paie pour ça? Où va l'argent? Avons-nous été consultés? Pourquoi parlez-vous la bouche en cul de poule? Le Canadien va-t-il participer aux séries l'an prochain?

Inéluctablement, le quelqu'un en question qui a parti la chicane en disant CE MOT N'EXISTE PAS prendra son trou sous la mitraille et se dira qu'au fond, hein, c'est juste un mot, fût-il dépourvu d'existence, et qu'il y a des choses autrement plus importantes dans le monde, comme le Canadien va-t-il participer aux séries l'an prochain ou devrait-on avoir le droit de vendre des chars neufs la fin de semaine. Peut-être qu'il consultera son dictionnaire d'un drôle d'air la prochaine fois en le considérant comme ce qu'il devrait être, une collection de suggestions. Peut-être même qu'il se mettra à faire une liste des mots qui circulent dans sa tête mais qui n'existent pas, un divertissement très agréable qui permet de meubler du temps quand le Canadien est éliminé.

Mais ce ne sera qu'une demi-victoire, car le quelqu'un ne saura pas qu'il existe un complot mondial pour empêcher l'existenciation de mots. Oui oui, comme dans 1984. Il y a tout plein de réalités à décrire pour lesquelles il n'existe aucun mot existant, tout simplement parce que cela fait l'affaire de gens haut placés qu'on ne puisse pas les nommer. Prenons par exemple la première phrase de ce texte dont j'apprends, alors même qu'il n'en est parvenu qu'à la moitié de sa rédaction, qu'il est déjà lauréat d'un Pulitzer pour l'ensemble de son chef-d'oeuvre: on y trouve le mot imposter. Bien sûr, ce mot n'existe pas, ou du moins selon ce qu'on voudrait nous faire croire. Pourtant, on a bel et bien imposteur et imposture. Or que fait l'imposteur dans la vie? Il trompe, il dupe, il leurre? Pantoute. Ces vocables sont trop faibles et peuvent être utilisés dans toutes sortes de contextes. À la limite, on pourrait dire de l'imposteur qu'il essaie de subterfuger, qu'il faux-fuit, qu'il poudrauxyeuze. Mais ces mots, on sait bien, n'existent pas non plus.

Donc, l'imposteur, il imposte. Qu'y a-t-il de si difficile à comprendre là-dedans? Ça prendrait quoi, aux autorités, pour en faire un mot qui existe? Vous savez ce que ça prendrait? De l'honnêteté et du courage. Mais elles ne le reconnaîtront jamais, précisément parce qu'elles sont constituées d'imposteurs. D'imposteurs qui ne veulent pas révéler ce qu'ils accomplissent à longueur de journée. Voilà pourquoi le mot n'existe pas. Et son inexistence force à avoir recours à des groupes de mots, à des circonlocutions, à des expressions ridicules qui sont tellement dans l'air du temps: de la même manière qu'il n'y a plus de fous mais des personnelles individuelles possesseures d'une grille d'intellection du réel aux modalités différentes, l'imposteur, au lieu de simplement imposter, induit par la volonté chez autrui des praxis comportementales et des structures d'idéation en non-phase par l'entremise d'une autodéfinition factice préalable.

C'est pour cette raison, messieurs dames, qu'une révolte s'impose. Les mots ne sont pas innocents. Ça n'a pas grand-chose à voir, mais prenons par exemple Les Mots, tiens donc, le récit autobiographique de JeePee Sartre qui se termine ainsi: «Si je range l'impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui.» Cela est évidement fort bien dit, nous aimerions tous en pondre de semblables de temps à autre, mais cela est faux. Sartre n'était pas n'importe qui, et il le savait. Posture existentialiste athée, et toutes ces choses. Quand on veut trop être n'importe qui, on devient quelqu'un. On remarquera par ailleurs que lorsque quelqu'un se prend pour un autre, et cela se produit relativement fréquemment, il veille en général à ne pas se prendre pour n'importe qui. L'autre est toujours quelqu'un, moins n'importe qui que n'importe qui d'autre.

Il faut donc refuser de se cacher derrière de savantes tournures et dénoncer le coquin qui clame que CE MOT N'EXISTE PAS. Dès lors qu'ils sont pensés, les mots existent. Créons-en, diffusons-les. Si vous possédez des mots qui n'existent pas, envoyez-les-moi. Comme on le fait épisodiquement, comme ça au hasard de la vie, on va se concocter un petit florilège et rire des tenants de l'inexistence.

Et je termine avec fébrilité, ayant tout juste reçu Sortie de secours d'Yves Paccalet, l'auteur de L'humanité disparaîtra, bon débarras! dont je causais il y a peu. Ça commence ainsi: «Homo fugit velut umbra. On peut lire cette phrase en latin ("L'homme fuit comme l'ombre") sur le cadran solaire de l'église de Bozel, la commune de Savoie où je suis né [...]. J'ai choisi cette inscription comme maxime. Je l'étends à tous les miens. Nous sommes une espèce en péril. Et l'enfer, c'est nous autres.» Comme disait Sartre, toute est dans toute.

jdion@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Olivier Bellefleur - Inscrit 14 avril 2007 12 h 49

    Ombilicomanciens, fourbissez vos nombrils!

    j'aime bien l'ombilicomancie, l'art de lire l'avenir dans les nombrils.. merci au journaliste de la Leçon pour cette admirable trouvaille..

  • Claudia Fortin - Abonnée 14 avril 2007 12 h 50

    Êtes-vous designer de mots ou de maux?

    Bonjour, je suis enseignante en conception d'objet dans le cadre d'un cours de créativité. Je collige à chaque année les termes inventés par mes élèves pour justifier leurs idées. Voici quelques mots de ma plus belle collection...

    "Cet arbre n'est pas une représentation du réel. Il semble bouger de façon macabélique."

    Une autre faisait ainsi l'analyse formelle de son bijou: "... l'entre lassement de lignes crée des formes anomalyptiques."

    Une autre encore: "Ensuite, j'ai des formes complexes c'est-à-dire que j'ai une combinaison de ligne courbe et droite qui traverse le dessein."

    Celui-ci voulait amplifier "l'inutilisabilité" de son objet étant donné qu'il avait une fonction symbolique.

    Voici ceux qui tournent autour du mot design: deiseingeur disingner, diseigner, dising, etc.

    Et j'en passe d'autres meilleurs. On s'appelle et on dîne, si vous voulez! :-)

    C'est vrai, ils peuvent m'occasionner quelques maux de tête lors de la correction, mais ils m'empêchent de "m'ennuiller". J'encercle la chose en rouge et inscrit: "Youpi! Un nouveau mot."

    Alors Monsieur l'écrivaintil, j'espère que votre non récepteux arrivera en sens sortir.

    Claudia Fortin