Vie et mort de l'humanité

Il en est à son 19e livre, en un quart de siècle. Tout en menant de front sa remarquable carrière d'acteur, il n'a jamais cessé d'écrire, et de récolter des prix littéraires. Comment fait-il, Robert Lalonde, à près de 60 ans, pour continuer à nous surprendre?

On connaît le fabuleux conteur. L'observateur attentif de la nature. Et l'écrivain à fleur de peau. Mais rarement a-t-on vu Robert Lalonde réunir de façon aussi magistrale ses atouts. Espèce en voie de disparition frôle le sublime.

Est-ce à cause du sujet? De la gravité du propos? La mort rôde dans les onze nouvelles qui composent ce recueil. La mort, ou ce qui lui ressemble, l'appelle: la perte, l'abandon, la disparition. Cela touche à la nature, autant qu'aux humains. Et cela nous bouleverse.

Pas de prêchi-prêcha, n'ayez crainte. Pas d'apitoiement non plus. Mais une grâce de style qui porte aux nues. Comment dire? Ça s'insinue par petites touches, comme si ça coulait de source.

Onze nouvelles. Onze petites histoires, parfois très courtes, et pourtant, tout y est. Tout, c'est-à-dire: les instants volés qui donnent un sens à la vie, et qu'on peine tant à nommer au quotidien. Le mal-être, aussi, qu'on balaie le plus souvent sous le tapis.

Peut-être faut-il des situations extrêmes pour se rendre compte qu'on tient à la vie? Qu'on tient à ses proches, aussi. Lisant Espèces en voie de disparition, on serait tentés de le penser.

Bien sûr, certaines histoires sont plus frappantes que d'autres, plus enveloppantes. Plus réussies. Celle qui ouvre le recueil, pour commencer. Et qui donne son titre au livre.

Un homme revient sur les traces de son passé. Ou plutôt, sur les traces de son père, mort avant sa naissance. Que s'est-il donc passé? Comment cet homme fort, chasseur aguerri et fin connaisseur de la nature, a-t-il pu se noyer tandis que sa promise, enceinte sans le savoir, l'attendait au chaud... Là, au milieu des éléments déchaînés, le fils reconstitue la scène, il le faut, depuis le temps que ça l'obsède. Il va même l'écrire, écrire l'histoire de son père, et de sa mère, une histoire d'amour grandiose, tragique, mythique, qu'il va nous donner à lire. Magnifique, vraiment.

À la toute fin du recueil, on reverra l'ombre de l'écrivain, son livre entre les mains. La boucle sera bouclée. Entre-temps, nous aurons, nous, lecteurs, fait la connaissance de gens plus ou moins ordinaires, qui, à un moment déterminant de leur existence, se seront révélés à eux-mêmes, par la force des choses.

Comme cet homme qui, sauvant la vie à une femme victime d'un accident, va lui-même renaître à la vie, à l'amour. Tandis que la rescapée, sa rescapée, reçoit les soins qu'il faut à l'hôpital, il est là, chez lui, il attend quelqu'un, son amour, et ne peut s'empêcher de s'inquiéter. «J'ai aperçu vingt fois ta voiture qui plongeait dans le fleuve.»

Fragilisé, l'homme ne peut non plus s'empêcher de s'enquérir, à répétition, de la santé de sa rescapée. Ne peut que lui dire, au bout du fil: «Soyez prudente. Ne disparaissez plus! Ne disparaissez plus jamais!»

Robert Lalonde d'ajouter: «Tous ceux qui aiment ou qui sont aimés savent bien qu'ils peuvent disparaître trop tôt.» Puis: «Nous avons raccroché en même temps. Je me suis allongé de nouveau. Un merle a chanté — le premier arrivé, le premier de la saison. Et, presque aussitôt, j'ai entendu le moteur d'une voiture. J'ai couru à la fenêtre. C'était toi.»

Il serait dommage de tout dévoiler ici. Mais plusieurs histoires du recueil remettent en question la place de l'amour dans nos vies. L'amour entre vieux y compris. L'amour entre hommes, aussi, sur lequel Robert Lalonde a déjà écrit, qui est au centre de son plus récent et émouvant roman notamment, Que vais-je devenir avant que je meure?, mais auquel il réserve ici ce qui pourrait ressembler à ses plus belles pages.

Il y a l'amour. Et le désir. Et la tendresse, dans Espèces en voie de disparition. La tendresse infinie d'un homme pour son ami au bord de la mort. Quelle nouvelle, que celle qui s'ouvre sur cette citation de Zachary Richard: «Au large du cap enragé / au large de tout ce que j'ai perdu / tout ce que j'ai sauvé... »

On est là, avec eux, le mourant agonisant qui sent le médicament, et l'autre, son ami. On est là, sur la batture, quand tombe la première neige. «J'étais venu vivre ici pour ça. Serge était venu mourir ici pour ça: pour ce chant assourdissant du vent qui trompait nos peurs, pour l'infini réseau d'étoiles au-dessus de nos têtes, pour ce qu'un peu vite on nomme la paix, et qui est un tourment qu'il faut à tout prix dompter.»

La nature, chez Robert Lalonde, n'est jamais accessoire, ne se contente jamais de servir de décor. Elle respire, elle s'exprime, exprime sa propre force, sa propre fragilité. Personnage à part entière, elle fait partie de l'histoire, notre histoire. Et elle est menacée de disparition, oui, tout comme nous.

Arrêtons-nous ici. On en a déjà trop dit. On est pressé, aussi. Pressé de vivre, intensément. De regarder, autour de soi, en soi. Pressé d'aimer. Et de dire ce que d'habitude on tait. C'est l'effet que ça fait, de lire Espèces en voie de disparition. L'effet que font les grands écrivains, ceux qui savent trouver le ton, les mots, la façon?

Collaboratrice du Devoir

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Espèces en voie de disparition

Robert Lalonde

Boréal

Montréal, 2007, 197 pages

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