Mon nom est Légions

Vimy, vidi, vici. Il était temps que la semaine finisse... Encore un peu et le couvercle sautait. Quelle incroyable collection de sornettes! Un pas supplémentaire a été franchi dans la réécriture de l'histoire du Canada. Après John A. Macdonald qui, le nez dans son verre de gin, fonde une utopie multiculturelle, voici Vimy, geste fondatrice du bras armé du vieux dominion.

Admettons que les petits gars aient couru à la mort tout joyeux parce que placés pour la première fois sous commandement canadien. Mais que l'imbécile boucherie de 14-18 rejoigne aujourd'hui Don Cherry et la bière Canadian au panthéon du nationalisme canadien, c'est à lever le coeur. Stephen Harper: «Quand la cause est juste... » Peter MacKay: «Un sacrifice utile... comme en Afghanistan.» Michaëlle Jean: «Un idéal de justice et de liberté... » On parle bien de la guerre de 14? De cet incroyable massacre collectif déclenché par un jeu d'alliances entre têtes couronnées? Aucun dictateur fou ne menaçait de s'emparer du continent à l'époque. Le roi George V et le Kaiser étaient quelque chose comme des cousins et entre l'Atlantique et l'Oural, la tradition voulait qu'on s'entretuât en famille par immenses masses humaines interposées. Le Canada n'est pas allé défendre la démocratie en Europe. Il a porté secours à l'empire anglais qui, tout en engraissant les maharadjahs, laissait crever les centaines de millions d'habitants de l'Inde, et à l'empire français qui au même moment était occupé à «pacifier» le Maroc et à coloniser l'Algérie. S'il vous plaît, gardez donc votre idée d'une guerre juste pour la suivante... Et encore.

Nos historiens ont parfois fait leur travail, nous rappelant (Carl Bouchard) que la conquête de la crête de Vimy s'était avérée «à peu près inutile» et que cette bataille ne représentait (Roch Legault) somme toute qu'une «diversion». Ça nous fait une belle jambe de bois, ça, non? Alors pleurons les six d'hier et transformons les 3600 d'il y a longtemps en chair à symbole. Et demandons aux maîtres d'école de Toronto de nous en dénicher 3600 autres, volontaires pour des vacances en France et quelques séances de bourrage de crâne aux frais de la reine, histoire de préparer la relève. Mais j'espère qu'il se trouvera aussi quelqu'un pour leur apprendre, entre deux leçons patriotiques et deux couplets de propagande, qu'un jeune homme de 20 ans, ça chie dans ses culottes quand un obus tombe tout près, et ça crie maman au moment de mourir.

Pour savoir comment ça se passe vraiment au ras des coquelicots, ils devront, idéalement, se méfier de plus en plus de cette bouillie pour les chats typiquement orwellienne («La guerre, c'est la paix») que leur servent les Michaëlle Jean et les Pistol Pete MacKay, et se tourner du côté de la littérature. Ben oui. La littérature. Qui, comme par hasard depuis quelques années, est occupée à (re)découvrir la Grande Guerre, avec cette même délectation teintée de nostalgie qu'éprouve l'amateur de hockey à qui on repasse le premier match de la finale de 1976 entre le Canadien et les Flyers. La mise en échec de Robinson sur Gary Dornhoffer (un nom de Boche, en passant). Pas de casques. Votre première réaction est de penser: le gars est mort. En tout petits morceaux... Et la seconde: Wow! C'était vraiment une autre époque.

Un épisode mal connu

Cette stupidité qu'on a appelée Grande Guerre et qui, du point de vue de l'Angleterre et de la France, était une manière d'empêcher l'Allemagne de réclamer sa part dans le dépeçage de l'Afrique (sans compter que la France avait encore l'Alsace-Lorraine sur le coeur) aura eu deux conséquences directes qui, avec le recul, n'apparaissent pas totalement insignifiantes: la révolution d'Octobre en Russie et la Seconde Guerre mondiale. Combien de millions de morts, au total, attribuables à ces deux événements historiques? 75? 80? C'est à la charnière de ces deux chocs gigantesques que se situe le très remarquable roman de James Meek, Un acte d'amour. Sitôt l'Autriche-Hongrie démembrée et l'Allemagne mise à genoux et égorgée par le traité de Versailles, les capitalistes des pays occidentaux ont commencé à voir les Rouges dans leur soupe. De nombreux jeunes hommes n'auront même pas le temps de désarmer avant d'être expédiés en Ukraine et en Biélorussie pour arrêter la lame de fond bolchevique. C'est un épisode plutôt mal connu, qui a donné son sujet au Capitaine Conan de Bertrand Tavernier mais se conjugue mal avec les cocoricos officiels, peut-être parce que le corps expéditionnaire des démocraties était cette fois, sans l'ombre d'un doute possible, l'agresseur. Ou parce que la situation sur le terrain était si compliquée que, dans ces conditions, il devient parfois difficile de continuer à bien distinguer le Bien du Mal, catégories chères à nos dirigeants.

Prenez les Tchèques. La compagnie à laquelle appartient le lieutenant Mutz, pour être plus précis. Elle se bat d'abord avec les Austro-Hongrois contre les Russes. Puis la compagnie est capturée et emmenée vers l'arrière. La plupart des hommes acceptent, au bout d'un moment, de rejoindre les rangs de la Légion tchèque pour se battre aux côtés des Russes contre les Autrichiens et... les Tchèques. Survient la Révolution. Les Russes demandent alors aux légionnaires tchèques de faire comme eux et de tourner leurs fusils contre les Russes. Enfin, d'autres Russes. Entre-temps, la future Tchécoslovaquie, débarrassée de ses maîtres autrichiens par les puissances de l'Ouest, demande à la Légion tchèque, coincée au fond de la Russie, d'attaquer l'Allemagne. Comment faire? Simple comme bonjour. Il suffit de parcourir 9000 kilomètres, de s'embarquer à Vladivostok, de traverser l'océan Pacifique, puis le continent américain, puis l'océan Atlantique, puis la France, et le tour est joué. Parlez-moi d'une guerre mondiale!

Ils resteront plutôt bloqués dans un village du nord de la Sibérie à attendre un assaut imminent de l'Armée rouge. C'est là que nous les retrouvons, à la page 45 du roman. Entre-temps, la compagnie a perdu exactement 70 hommes, 70 morts que James Meek va prendre le temps de nous montrer une à une pendant quatre pages qui résonnent comme un galop de cavalerie. Que vous mourriez la trachée pleine de sang ou la jambe bouffée par la gangrène ne fait pas une très grande différence pour les généraux de Vimy et de toujours. Sauf que vous n'êtes pas en train de regarder un monument. Vous êtes dans une histoire. Le roman, c'est ça: un antidote aux statistiques.

Un acte d'amour est un thriller d'horreur qu'une écriture superbe déguise en grand roman russe. On y trouve une solution radicale pour éliminer les hormones responsables des pulsions guerrières chez les jeunes gens. Et le capitaine Matula, ce sombre «Pizarro tchèque» qui est aussi un hybride du Stavroguine de Dostoïevski et du colonel Kurtz: «Nous nous sommes battus pour l'empereur des Autrichiens contre l'empereur des Russes. Nous avons combattu pour l'empereur des Russes contre l'empereur des Autrichiens. Nous avons combattu pour la Terreur blanche des monarchistes contre la Terreur rouge des bolcheviques. Nous avons combattu aux côtés de socialistes révolutionnaires et de cosaques contre des cosaques et des socialistes révolutionnaires. Et je suis fier de pouvoir vous dire aujourd'hui que nous n'avons jamais trahi nos idéaux.» Je comprends maintenant où s'en va Pistol Pete quand il compare la crête de Vimy aux collines de Kandahar.

hamelin3chouette@yahoo.ca

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Un acte d'amour

James Meek

Traduit de l'anglais par David Fauquemberg

Métailié

Paris, 2007, 437 pages

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