Essais québécois - Les jeux de l'amour et du hasard en Nouvelle-France

Dans ses Mémoires d'un autre siècle, Marcel Trudel a bellement résumé le sentiment de celui qui explore une époque ancienne: «Devant cette Nouvelle-France du XVIIe siècle, je suis comme un spectateur qu'un mur sépare de la scène. [...] J'entends des voix, mais les mots n'ont pas de suite. Je voudrais poser des questions, mais ils ne m'entendent pas, ils ne savent même pas que je suis là, à tenter de faire leur connaissance. Et je prétendrais connaître cette société?» L'humilité, dans cette entreprise, est donc un devoir.

L'historien André Lachance le sait, lui qui se penche, dans Séduction, amour et mariages en Nouvelle-France, sur les «relations intimes» de nos ancêtres, sur «leur façon d'aimer et d'être aimés». Spécialiste de cette période, Lachance pratique une histoire de type social qui néglige la narration des grands événements pour mieux s'attacher à «découvrir comment ont vécu ceux et celles qui nous ont précédés et [à] connaître leurs pensées, leurs attitudes, leurs comportements». L'histoire qui l'intéresse, écrit-il, est celle qui «a cessé d'être seulement un répertoire de faits pour devenir une enquête sur l'Homme du passé». Certains de ses ouvrages précédents, notamment Vivre, aimer et mourir en Nouvelle-France et Vivre à la ville en Nouvelle-France, montraient tout l'intérêt d'une telle approche.

La tâche, cette fois-ci, est d'autant plus difficile que, comme le remarque l'historien, «il est rarement question des sentiments dans les documents». C'est en effet à partir des archives judiciaires de l'époque que Lachance entend reconstituer «la dynamique affective» de nos ancêtres. Elles sont bien sûr, à cet égard, limitées, mais elles ont le mérite de raconter des histoires, fussent-elles d'échec, et de nous dire «avec plus ou moins de détails entre qui se sont établies des relations intimes, dans quelles circonstances et ce qui en a résulté».

Lachance évoque d'abord le contexte social. Il rappelle que, avant 1760, 33 000 immigrants sont venus dans la vallée du Saint-Laurent; 14 000 d'entre eux sont restés et 10 000 se sont mariés. Il mentionne l'audace de ces pionniers qui devaient supporter la dangereuse traversée de l'Atlantique et s'adapter à un nouvel environnement (grands espaces, maringouins, «spleen hivernal», déplacements en raquettes, etc.).

Dans ce nouveau monde, toutefois, la séduction, qui «est une constante du comportement humain», ne disparaissait pas. «Séduire», à l'époque, a un sens surtout négatif et signifie «tromper l'autre». Les atouts utilisés ne surprennent pas. Chez la femme, la beauté importe et elle se caractérise par des rondeurs, la peau blanche, les cheveux longs, les lèvres rouges et les sourcils noirs. L'homme, lui, utilise de belles paroles et offre de petits cadeaux.

Parfois, cette entreprise se conclut par un mariage, mais c'est loin d'être toujours le cas et, alors, un double standard s'applique: la femme célibataire séduite risque le «fatal embonpoint», avec le déshonneur et la pauvreté qui s'ensuivent, pendant que le séducteur, lui, est rarement condamné, sauf à entretenir le fruit de son aventure en cas de procès perdu.

À l'heure du mariage, en Nouvelle-France, les parents ont leur mot à dire, nous apprend Lachance, «car l'union des deux jeunes gens liait deux familles». Chez les gens du commun, l'amour triomphe tout de même parfois, mais il n'est pas toujours la priorité. Il est fréquent, d'ailleurs, que la passion ne résiste pas à cette étape. Les durs labeurs et les grossesses multiples atténuent l'ardeur amoureuse, et l'Église fait le reste en conseillant fortement une centaine de jours par année d'abstinence sexuelle et une morale du devoir: «Les rapports entre les époux devaient être modérés, contrôlés et exécutés en vue de la procréation. La position recommandée était celle où le mari se trouvait au-dessus de la femme; celle-ci devait rester couchée sur le dos sans trop bouger, tandis que l'époux implantait sa semence.» Le double standard qui s'appliquait aux jeux de la séduction n'épargne pas non plus les femmes mariées, qui deviennent parfois les esclaves de leurs maris dont elles doivent, de plus, supporter les adultères.

Rempli d'anecdotes éloquentes, tirées des archives judiciaires de la Nouvelle-France, illustrant les dérapages des jeux de l'amour et du hasard dans la colonie, le bel essai d'André Lachance ne fait pas tomber le mur qui nous sépare de cette scène ancienne, mais, en nous faisant regarder par le trou de la serrure, il instruit et divertit.

Un âge d'or de la condition féminine ?

Le double standard évoqué par Lachance ne dirait toutefois pas tout sur les femmes de l'époque. Certains historiens, en effet, proposent une interprétation selon laquelle la Nouvelle-France aurait constitué, à certains égards, «un âge d'or de la condition féminine» en conférant aux femmes un champ d'action élargi.

Dans une monographie intitulée Vie et mort du couple en Nouvelle-France, l'historienne féministe Josette Brun réfute cette thèse. En étudiant «l'expérience féminine et masculine de la vie conjugale et du veuvage au moyen de l'analyse du discours des autorités coloniales et d'une biographie collective des familles», elle montre que le contexte du Nouveau Monde «ne favorise [...] pas une distribution plus "libre" des rôles et du pouvoir dans le couple à Québec et à Louisbourg».

Ici comme dans la France de l'Ancien Régime, l'homme dirige le couple et la famille, la femme est frappée d'incapacité juridique et la division sexuelle du travail est rigide. Plus affligées que les hommes par «l'image négative associée à la vieillesse», les veuves de plus de 40 ans ont plus de difficultés à se remarier et subissent plus directement le contrôle social des autorités, même si leur «nature féminine» leur attire la compassion. Dans ces conditions, l'hypothèse d'un âge d'or de la condition féminine en Nouvelle-France ne tient pas.

Ouvrage très spécialisé issu d'une thèse de doctorat, Vie et mort du couple en Nouvelle-France n'est pas une lecture de plaisance et s'adresse essentiellement aux experts.

louiscornellier@ipcommunications.ca

***

Séduction, amour et mariages en Nouvelle-France

André Lachance

Libre Expression

Montréal, 2007, 192 pages

Vie et mort du couple en Nouvelle-France

Québec et Louisbourg au XVIIIe siècle

Josette Brun

McGill-Queen's University Press

Montréal et Kingston, 2006, 188 pages

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2 commentaires
  • Michelle Bergeron - Inscrit 14 avril 2007 00 h 52

    Est-ce des pratiques populaires croyez-vous?

    Mon arrière grand-père qui travaillait avec mon grand-père lui dit vient à la maison j'ai 4 filles qui ont besoin d'un mari. Donc mon grand-père de 39 ans est allé pour choisir sa femme et il choisit la plus jeune de 16 ans. Est-ce qu'il y a des indications dans ce sens dans ce livre?

  • Zach Gebello - Inscrit 14 avril 2007 13 h 01

    Le charme discret de la bourgeoisie.

    On se croirait devant un tableau de François Boucher. Manque plus que le château de Versaille et un grand bal.

    Tellement français. Tellement urbain. Tellement bourgeois.
    Tellement "blanc".

    À une époque où la majorité de nos ancêtres étaient dans les bois, bien loin des offices d'enregistrement des unions conjugales et des salons de thé.

    L'amour en Nouvelle-France?
    À la mode du pays!

    À la vieille du 400emme de Québec, pourquoi pas le demander à Champlain lui-même?

    1633 - Rencontre de Champlain et les Chefs de l'Alliance algonquine.

    Chef Capitanal:
    "Tu dis que les François sont venus habiter Kebec pour nous defendre, et que tu viendras en nostre pays pour nous proteger. Je me souviens bien d'avoir ouy dire à nos peres que quand vous estiez là bas à Tadoussac, les Montagnaits vous allerent voir, et vous inviterent à nostre déceu de monter çà haut, où nos peres vous ayant veus, vous aumerent, et vous prierent d'y faire vostre demeure. - Quand tu viendras là haut avec nous, tu trouveras la terre meilleure qu'icy [à Québec] : tu feras au commencement une maison comme cela pour te loger (il designoit une petite espace de la main : c'est à dire tu feras une forteresse, puis tu feras une maison comme cela, designant un grand lieu, et alors nous ne serons plus des chiens qui couchent dehors, nous entrerons dans cette maison, (il entendoit un bourg fermé ) En ce temps-là on ne nous soupçonnera plus d'aller voir ceux qui ne vous aiment pas : tu semeras des bleds, nous ferons comme toy, et nous n'irons plus chercher nostre vie dans les bois, nous ne serons plus errans et vagabonds."

    Champlain:
    "Quand cette grande maison sera faite, alors nos garçons se marieront à vos filles, et nous ne serons plus qu'un peuple".

    Capitanal (rires):
    "Tu nous dis tousiours quelque chose de gaillard pour nous résiouïr, si cela arrivoit nous serions bien heureux."

    1665-Québec, Ministre Colbert à Jean Talon:
    "Il me semble que sans s'attendre a faire Capital sur les nouveau Colons que l'on peut envoyer de France, Il n'y auroit rien qui y contribuast davantage que de tascher a civiliser les Algonquins, les hurons et les autres Sauvages qui ont embrassé le Christianisme, et les disposer a se venir establir en Communauté avec les François pour y vivre avec eux, et eslever leurs enfans dans nos moeurs, et dans nos Coustumes".

    1667-Colbert:
    "Vous devez tascher d'attirer ces peuples, sur tout ceux qui ont embrassé le Christianisme dans le voisinage de nos habitations et s'il se peut les y mesler, afin que la succession du temps n'ayant qu'une mesme loy & un maistre ils ne fassent plus ainsy qu'un mesme peuple et un mesme sang."
    "Le Roy a accordé la somme de 1200 ll. Ausd. PP. Recollets, pour leur donner moyen de fortiffier et augmenter leur establissement et sa Maté continue encore à Mr l'evesque de Petrée la mesme gratiffication de 6,000 ll. Qu'elle a accoustumé de luy donner pour l'entretien de son seminaire et la subsistance des jeunes sauvages qui y sont eslevez. - Travaillez tousjours [M. l'intendant], par toute sorte de moyens, à exciter tous les Ecclesiastiques et Religieux qui sont aud. Pays d'eslever parmy eux le plus grand nombre desdits enfans [sauvages] qu'il leur sera possible, afin qu'estant instruicts dans les maximes de nostre religion et dans nos moeurs, ils puissent composer avec les habitans de Canada un mesme peuple et fortiffier, par ce moyen, cette colonie là."

    Mère Marie de l'Incarnation:
    "Nous avons francisé plusieurs filles Sauvages, tant Huronnes, qu'Algonguines, que nous avons en suite mariées à des François, qui font fort bon ménage"

    1680-Denonville:
    "Mr. de la Salle a donné des concessions au fort St. Louis a plusieurs françois qui y sejournent depuis plusieurs années sans vouloir dessendre, ce qui a donné lieu a des desordres et abominations infinies. Ces gens a qui Mr. de la Salle a concedé sont tous garçons qui n'ont rien fait pour cultiver la terre. Tous les 8 jours ils epousent des Sauvagesses à la mode des Sauvages de ce pays là, qu'ils achetent des parens aux depens des marchands. Ces gens se pretendent independans et [maîtres] sur leurs concessions."

    Jacques Rousseau, botaniste et ethnologue québécois 1905-1970:
    "Plus de 40% des Canadiens français ont du sang indien. Et à partager leur pays nous avons fini par leur ressembler"


    À la mode...à la mode...