Le yable est dans la bricole

Le pape l'a déclaré haut et fort le mois dernier: l'enfer existe bel et bien. Eh oui!

On ne demande pas mieux que de le croire.

Déjà séduits par les visions apocalyptiques peintes par Jérôme Bosch, et par les profils de diablotins malicieux peuplant notre inconscient collectif, pas question de le renier. Des cris et des grincements de dents sortent de ces ténèbres extérieures, des chansons aussi, faut croire.

On est partants, vous dis-je...

L'enfer existe donc. D'ailleurs, mardi dernier, son royaume de soufre était planté sur la scène du National, rue Sainte-Catherine. Il y avait même une fumée surgie des tréfonds de la terre, qui piquait les yeux. Une énorme faux rouge — sceptre et arme du démon, comme chacun sait — occupait le centre du décor. Comment douter après ça?

Et puis, le public brûlait de hâte avant le show et réclamait ses bons diables.

Les Charbonniers de l'enfer ont surgi sur les planches, tout de noir vêtus. Ils font un métier salissant dans une Géhenne crasseuse. D'où ce noir des costumes, sans doute.

— Charbonniers, chauffez-nous donc l'ambiance.

Ils se sont exécutés.

Rien dans les mains, rien dans les poches. Tout dans la voix. Aucun instrument pour détourner l'attention des mots. A capella. Et une assistance en une sorte de transe presque religieuse, toutes générations confondues. Ce répertoire de nos aïeux plonge ses racines en chaque spectateur, éloigne la mondialisation galopante en tapant du pied.

Iconoclastes, gaillards et amoureux, les gars. Rigolards par-dessus tout.

On rend grâce au folklore québécois d'avoir quitté les ghettos temporels du Nouvel An et de la fête de la Saint-Jean en nous giguant ça désormais tout au long de l'année.

Moi, je me procure tous les disques des Charbonniers de l'enfer, depuis qu'ils ont lancé en 2002 leur fameux album Wô, aux arrangements vocaux si inspirés. Gagnée, séduite, impressionnée.

Pas question de manquer ça, donc: mardi soir, nos cinq compères folkloristes offraient un spectacle-lancement pour leur nouvel album, À la grâce de Dieu. Ce titre prouve que le diable n'est pas tout seul dans leur cabane. Il partage la vedette avec le dieu de nos pères; tous deux en bon voisinage musical.

De fait, les chansons traditionnelles recueillies par Les Charbonniers de l'enfer parlent autant de religion que de transgression.

Le spectacle mêlait mardi leur répertoire d'hier avec les chansons de leur nouvel album. Va pour les découvertes, mais faut bien que le public s'y retrouve. Parfois, ils nous perdaient quand même un moment pour nous rattraper sur le swing de la chanson suivante. On raccrochait toujours. Alors merci à Normand Miron, à André Marchand, à Jean-Claude Mirandette, au conteur Michel Faubert et à Michel Bordeleau de La Bottine souriante.

Merci de marcher à contre-courant du vent du jour. Aucun jeune loup aux dents longues dans leurs rangs, mais des hommes aux cheveux blancs debout contre le mur de la grande amnésie collective, à transformer le passé musical en poésie moderne.

Et cette idée brillante de chanter a capella, si inusitée au Québec...

Rien de plus touchant que les voix humaines, même quand elles n'arrivent pas toujours à s'accorder sur scène. Michel Faubert donne le la et la polyphonie s'installe. Les Charbonniers s'élancent, façon bon enfant, sourient quand une des voix de leur quintette déraille un peu. Sur le disque, les aspérités s'adoucissent.

Quand même... Chacun de ces diables chantants a d'autres chats à fouetter. Comment s'empêcher de penser qu'ils sont Charbonniers parfois en dilettantes, entre deux autres activités? S'ils élevaient la barre juste un petit peu plus haut, nos hommes auraient tout pour devenir de grands ambassadeurs de la chanson traditionnelle québécoise à travers le vaste monde. On se dit ça avec un soupir.

La polyphonie est si populaire dans plusieurs traditions, en Europe de l'Est entre autres. Ces chanteurs-là pourraient percer davantage, ici comme à l'étranger. On leur souhaite plus de tournées, plus de rayonnement. Mais le veulent-ils vraiment? Peut-être pas. Dommage! C'est beau, le désintéressement.

Charbonniers tant qu'ils voudront, ni l'enfer ni le paradis ne sont en cause dans leur répertoire. Juste la terre de nos ancêtres, avec la mémoire de la France et la sueur de la colonisation au Nouveau Monde.

Par ici les pauvres déserteurs, pendus pour avoir voulu retrouver leurs belles, la partie de chasse avec la femme à Pitou, le coup d'épingle aux curés qui empêchent les dames d'aller danser.

Ils sont partout, au fait, les hommes d'église, avec leurs bonnets carrés et leurs gros yeux fâchés. Ces prêtres trop puissants que les chansons traditionnelles aimaient bien écorcher au passage, comme dans le délicieux Kyrie.

Kyrie au levé de nos curés / Ils ont des bains bien préparés / Tandis que nous... / Pouilleux, d'crasseux, d'véreux / d'vlimeux, d'vicaire de misère / On n'a que l'eau frette pour se laver / Eleison.

On croirait y entendre l'écho du chant révolutionnaire Les Canuts, écrit par le Français Aristide Bruant à la Belle Époque. Ces Canuts étaient des tisserands pauvres qui appelaient à la révolte contre les prêtres et les grands de ce monde.

Au Québec, la chanson Le Kyrie n'osait aller jusqu'à réclamer le renversement des potentats. Il y avait comme une petite gêne de colonisé. Nos révolutions sont plus tranquilles.

«Excusez-la», comme dirait l'autre...

Mais que s'exportent au loin nos Charbonniers de l'enfer pour témoigner de ces contradictions-là, sur leurs merveilleux tapements de pieds...

otremblay@ledevoir.com

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