L'homme qui «plantait» les hommes

S'il était un arbre, Frédéric Back ressemblerait à un bouleau: «Parce que c'est un arbre lumineux, qu'on voit la nuit, qui réfléchit. On peut en faire des canots et les castors l'aiment beaucoup; l'écorce est comme du papier et le feuillage est beau. J'en ai planté énormément dans les Laurentides! Et puis, j'ai beaucoup travaillé dans ma vie, toujours au boulot!»

L'homme qui plantait des arbres célébrait son 83e anniversaire de naissance le dimanche de Pâques. À l'âge où d'autres cassent leur pipe ou se contentent de ruminer du chiqué, Frédéric Back est loin d'avoir baissé les bras devant l'état lamentable de la planète. L'illustrateur qui s'est illustré en 1988 avec son court métrage L'homme qui plantait des arbres est un précurseur sur les sentiers de plus en plus fréquentés de l'écologie engagée. Et Frédéric Back ne plante pas que des arbres, il «plante» aussi les hommes, les secoue comme des pruniers, leur fait voir la poutre qu'ils ont dans l'oeil.

Cette semaine, Frédéric Back faisait son legs le plus important aux générations qui lui survivront: un musée virtuel (www.fredericback.com) constitué de 5000 oeuvres inédites, des gouaches surtout, croquées d'après la nature, au fil de ses voyages et de ses pérégrinations dans sa France natale et au Canada qui l'a adopté dans les années 40. Ses observations, ses cris du coeur silencieux parleront aux plus «analphabètes» sur le plan environnemental. Ils traduisent un passé pas si lointain et révolu. Pas besoin de se farcir le rapport du Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC) pour saisir l'urgence de modérer nos transports.

L'homme qui a vu l'homme est devenu un vieux monsieur qui n'a rien d'un écolo marrant, plutôt navré devant l'étendue des dégâts, et ce, en aussi peu de temps: «Les politiciens devraient être tenus criminellement responsables de ce qui se produit. Comment se fait-il que des ingénieurs forestiers fonctionnent comme si nous étions la dernière génération à vivre sur cette planète?»

Poser la question, c'est y répondre. Il n'y a qu'à regarder ce qui s'est fait en Haïti pour comprendre que la déforestation n'est pas qu'un symptôme de la pauvreté. C'est aussi un à-côté de l'appât du gain et de l'irresponsabilité. Et le reboisement pourrait nécessiter davantage que des idéaux pieux: «Le sol est compacté par la machinerie, s'indigne Frédéric Back. On reboise à la main mais la terre est blessée, les planteurs se blessent aussi. Ces arbres ne peuvent pas pousser parce qu'ils ne sont pas protégés du vent, ils sont bombardés par le gravier. Plus rien ne retient l'eau dans le sol et nous assistons à une diminution du niveau de l'eau des Grands Lacs.»

Artiste engagé

Frédéric Back a déterré des trésors dans ses bagages, des esquisses qu'il accumule depuis les années 40, au gré de ses voyages à bicyclette en Bretagne, en Alsace, en Gaspésie ou au Lac-Saint-Jean. Ses dessins bucoliques, quasi naïfs en regard de la réalité agricole actuelle, «parlent» encore plus fort que lui: «On a détruit la beauté du paysage, l'alternance de la végétation, les fossés avec des quenouilles, des grenouilles, les pommiers qui ombrageaient le champ et stoppaient le vent. Chaque champ était un petit réservoir qui retenait l'eau et attirait du petit gibier, des lièvres, des blaireaux, des renards, près des rivières. Avec les plaines immenses et la mécanisation, l'eau est évacuée trop rapidement, la terre est emportée vers la rivière, la faune aquatique disparaît à cause des engrais. Nous avons tué la paysannerie et le paysage.»

Un caillou dans la rivière, son projet est pétri d'un idéalisme salvateur: révéler aux jeunes un passé dont ils sont coupés, soit géographiquement, soit temporellement. «Si on connaît, on a envie de protéger. Plus on a une connaissance intime de l'environnement, plus on a envie de se mobiliser. On ne se bat pas seulement pour notre jardin mais pour celui des autres aussi», insiste le père spirituel du projet.

«Le site donne des moyens simples d'agir en redirigeant les visiteurs vers des groupes environnementaux», précise la fille de Frédéric Back, Suzël Back-Drapeau, qui a contribué à l'élaboration de ce «musée» d'un million de dollars, en partie financé par son père et sur lequel ils s'acharnent avec l'aide de bénévoles depuis deux ans. «Nous avons eu des offres de livres, mais nous ne voulions pas couper d'arbres et en faire un produit élitiste. Le Web est accessible à tous, complètement démocratique, explique-t-elle. Et Frédéric a eu la patience, le soin — il dirait la chance! — d'être un témoin oculaire de choses qui n'existent plus et dont il ne subsiste même pas de photos dans bien des cas.»

Se mobiliser pour la vie

Le site que nous offre Frédéric Back n'est pas qu'un parcours nostalgique à bord du vieux rafiot du temps qui passe. C'est aussi un appel à notre mémoire collective et à notre capacité d'action. Tous les grands thèmes de l'environnement sont couverts: les fleuves et les océans, les arbres, les animaux, la pollution, l'illusion du progrès, l'agriculture durable. «Les solutions viennent d'en bas, c'est ça qui est triste, constate Frédéric Back. On élit des gouvernements qui ferment les yeux sur un tas de choses qui n'ont aucun sens. La population doit proposer ce qu'elle veut. Tous les humains peuvent être des acteurs pour remettre la planète en état. On partage les bienfaits et les problèmes en étant vivants. Nous avons une responsabilité. Et c'est réconfortant d'être responsable. La récompense se trouve dans le geste, pas dans le bénéfice ni dans les compliments. Nous devons cesser d'être passifs et participer à la vie.»

Curieux d'entendre autant de ferveur se frayer un chemin hors d'une vieille souche. Pourtant, trois fois père de famille et plusieurs fois grand-père, Frédéric Back ne mettrait pas d'enfant au monde aujourd'hui: «Je ne voudrais pas jeter des enfants dans un monde où les problèmes vont s'amplifier. Et la proportion d'humains est trop importante sur la Terre.»

Comme disait le poète, le seul écologiste irréprochable est celui qui met tout en oeuvre pour mourir sans laisser la moindre trace de son passage sur Terre. En cela, Frédéric Back aura totalement raté son coup!

chèrejoblo@ledevoir.com

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Dévoré: le livre du journaliste Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète (Seuil). Sa thèse n'est pas populaire auprès de la classe dirigeante, supposément «éclairée». «Parce qu'elle s'oppose aux changements radicaux qu'il faudrait mener pour empêcher l'aggravation de la situation.» Avec raison, ce sont eux (nous) qui polluent. Réduire sa consommation, revenir à une forme de simplicité (volontaire ou non), c'est ce que propose Kempf aux 20 % de la population mondiale qui consomment 80 % des ressources. La vérité demeure dangereuse pour le système néocapitaliste. Et la croissance économique ne paie pas le coût de la dégradation environnementale. À méditer avant d'agir. Comme dit la chanson: «There is no business to be done on a dead planet»...

Adoré: la dernière édition du magazine trimestriel Urbania consacré à l'environnement. Ici, tous les verts sont dans la nature, des verts Greenpeace (couper l'eau pendant le brossage de dents permet d'économiser l'équivalent de deux piscines hors terre au bout d'une année) aux verts-de-gris qui comptent les dodos avant la fin du monde. Excellent texte de François Parenteau sur toutes les teintes de vert, jusqu'à l'écoécoeurement. En prime, une bédé de Jimmy Beaulieu sur la vision de Jacques Languirand, porte-parole du Jour de la Terre.

Visité: le site du Jour de la Terre (www.jourdelaterre.org). C'est le 22 avril (et tous les autres jours), il y aura même une marche «Kyoto, pour l'espoir» à 13h30 (départ au parc La Fontaine, angle Calixa-Lavallée et Rachel). Le slogan de cette année: «Ouvrez-vous les yeux». L'affiche représente une piñata en forme de globe terrestre.

Savouré: Faust et les radicaux libres de Jacques Languirand. Cette première pièce de théâtre soutenue par une vision écologique et cynique sera montée l'an prochain à Québec. En attendant, vous pouvez la lire et entendre le rire diabolique de Languirand derrière les répliques de Lucifer. Comme dit Faust: «On se prend d'abord au sérieux, et puis, un jour ou l'autre, on se prend en pitié.»

Reçu: le dernier livre de David Suzuki et Holly Dressel, traduit chez Boréal: Enfin de bonnes nouvelles. Publié en version anglaise il y a cinq ans, cet ouvrage nous présente des centaines d'individus et d'organismes qui ont choisi de faire passer la planète avant leurs intérêts personnels. Des idées en vrac et une source de motivation pour sortir de l'impasse économique et culturelle dans laquelle nous nous sommes fourvoyés au nom du maudit «bonheur».

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Joblog

Prophète en sa Gaspésie

90 centimètres de neige sont tombés en deux jours, le whiteout. Les monts Matawees et Nicol-Albert ont l'air de grosses meringues molles, les orignaux avancent péniblement dans toute cette poudre compacte. Bien à l'abri dans l'Auberge de montagne des Chic-Chocs, nous devisons sur la météo capricieuse, le climat imprévisible, l'environnement inquiétant. Le père aubergiste, Gilbert Rioux, géographe de formation et aventurier par déformation, a flirté avec des sommets de 8000 mètres. L'auberge, inaugurée il y a 18 mois à 600 mètres d'altitude, a vu le jour grâce à son amour des plus hautes montagnes de l'est du Canada, son esprit visionnaire et un solide investissement de la SEPAQ.

Le «produit» luxueux de Gilbert Rioux — par ailleurs magnifique — s'adresse tout autant aux contemplatifs et aux mordus de plein air qu'au «renouveau conjugal», une terminologie de fonctionnaire qui sert à décrire les visiteurs plus portés sur le confort des matelas et le moelleux des oreillers que sur la dénivellation des pistes.

«On leur offre du bonheur, me dit-il. Certains font le tour de l'auberge cinq fois et rentrent se chauffer les pieds autour du foyer en buvant du champagne. Ici, il y en a pour tout le monde. On fournit des walkie-talkie à tous les clients par mesure de sécurité, mais je dirais que seulement 30 % savent comment les faire fonctionner. Les gens sont complètement coupés de la nature et n'ont aucune capacité de survie en forêt. Ils ne font même pas la différence entre la température de la vallée et des sommets, ne savent pas où le soleil se lève et se couche.

«On veut bien aller planter son p'tit drapeau en haut de la montagne, mais on préfère le vivre par procuration, c'est moins compliqué. Dire qu'on l'a fait est plus important que de le vivre. On est habillés de la tête aux pieds dans nos Kanuk et nos Chlorophylle; on ne sent plus l'eau, le vent, le froid, l'humidité de la mousse au pied des arbres, on a peur des ours et des cougars. Les gens sont complètement coupés de la nature.

«Si c'est écologique, l'Auberge? Oui et non. On dépense du carburant pour aller chercher les clients en chenillette à deux heures d'ici. Vas-tu les faire en ski de fond, les 50 kilomètres? Fais un sondage ici ce soir: "Êtes-vous vert?" Tout le monde l'est. Mais tout le monde veut un spa dehors même si c'est une dépense énergétique qui n'a pas de sens. Le luxe est devenu une seconde nature et les Québécois ne reviendront pas en arrière.

«Selon moi, il nous en reste pour 15 ans, maximum! Tout le monde essaie d'en profiter. Quand ils crèveront, asphyxiés par le monoxyde de carbone, ils pourront se souvenir de leur week-end de rêve à l'Auberge de montagne des Chic-Chocs. Moi, je coopère, je recycle, je fais mon compost, mais je ne crois pas à l'avenir de la planète. Too little, too late. Tout le monde remet le changement à demain. La planète va survivre, mais sans nous. Il y restera 112 sortes de fourmis, mais l'humain? Fini.»

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