Et puis euh - Six points et trois quarts

Parfois, juste parfois, par manque d'inspiration, par paresse intellectuelle ou simplement pour voir si l'ami lecteur suit, le pitonneux de clavier est tenté d'aller quérir un vieux papelard dans ses archives, de le copier-coller en changeant quelques noms et de dire tiens, c'est ça qui va être ça pour aujourd'hui. Sûr que ça marcherait. Parce que dans cet univers post-postmoderne communicationnel à l'os, n'est-ce pas, une information chasse l'autre, puis est chassée par une autre, que chasse une autre, et ainsi de suite jusqu'à ce que personne ne se souvienne plus de ce à quoi il pensait il y a cinq minutes. À quoi pensiez-vous il y a cinq minutes? Ha! Vous voyez bien.

Et aussi parce que le merveilleux sport du mondeª — celle-là, elle est originale, je vous remercie —, finalement, quand on regarde ça de près, ne change pas tellement. Tenez, en allant me relire en vue d'une publication dans la collection Poche, je suis tombé sur un articulet datant d'il y a 11 ans où je réclame le congédiement de tout le monde chez le Ca'adien. Tout le monde, le directeur général, le soigneur, le chauffeur de Zamboni, le quatrième trio, le boss du dépistage, le déboucheur de champagne dans les loges de compagnies, les fans, tout le monde. Or voulez-moi me dire ce qui a changé aujourd'hui? Rien, messieurs dames. Je suis toujours aussi furibard, hors de moi, pompé ben raide. Et d'ailleurs, dans le même texte, on retrouvait une citation tirée du Journal de Montréal, qui déclarait à l'époque: «La couverture médiatique du Canadien a pris des proportions démesurées.» Si jamais vous cherchez une poignée pour vous accrocher à la tradition dans un monde qui va trop vite, vous pourrez sans doute la trouver dans les 38 pages du Journal consacrées à «l'Élimination: jour 4».

Ouais, il n'y aurait qu'à changer quelques noms, et personne ne s'en rendrait compte. Mais vous n'êtes pas sans ignorer que la conscience professionnelle s'apparente à Sergei Samsonov: une fois qu'on l'a acquise à fort prix, essayez donc de vous en débarrasser juste pour voir.

Cela étant, depuis quelques jours que je fais semblant de vous parler de records, il s'en est produit un gros en fin de semaine, mais les journalistes, bien entendu occupés à pleurer sur la tricolore dépouille, n'en ont pas fait état. Ç'a commencé lors du match de samedi soir au Toronto. Si le Ca'adien gagnait, il accédait aux séries, même en l'emportant en prolongation; il s'agissait donc, dans ce dernier cas, d'un match de trois points. De même, s'il perdait en prolongation, il avait encore des chances de passer, pour une autre possibilité de match de trois points. On avait donc un match de six points.

Or, si la deuxième de ces occurrences s'était matérialisée, il aurait fallu attendre que l'Islander boucle sa campagne le lendemain, ce qu'il a fait avec son propre match de trois points en disposant du Nouveau Jersey en barrage de tirs. La course Ca'adien-Islander était donc une affaire de pas moins de neuf points, qui a toutefois fait place à une victoire en temps réglementaire du Toronto — match de deux points, 9/2 = 4,5 — qui a tout de même été éliminé par l'Islander en fusillade de pénalité (4,5 X 3 = 13,5). On a donc eu droit à un week-end de deux matchs totalisant 13,5 points, soit, dans chacun des cas, à un match de six points et trois quarts.

Selon des sources, un pareil enjeu, ressenti d'un océan à l'autre et à l'autre, n'avait jamais même passé proche faillir être approché même de loin, et à plus forte raison lors d'une rencontre de saison régulière. Certes, il se trouve des esprits chagrins qui vont objecter qu'avant, ce genre de truc eût été impossible parce qu'il n'y avait pas de niaiseries comme des supplémentaires et des concours de lancers de pune qui donnaient un point au perdant. Dans le temps, le perdant, il avait zéro, il devait se contenter de ronger son frein en se mordant les pouces, il se faisait enguirlander par Punch Imlach dans un vestiaire humide et il n'avait pas un mot su'a game à dire. Mais c'est drôle, ces mêmes chagrins ne semblent pas être dérangés par le fait que les autres records d'aujourd'hui, auxquels ils sont si fiers de pouvoir dire qu'ils ont assisté en personne devant leur télévision, sont tout aussi suspects.

25 coupes Stanley? C'est sûr, le Ca'adien est le plus vieux club! 48 victoires en une saison pour Brodeur? Heille, le statisticien patenté, dans le temps, ils jouaient 40 matchs par année! Les records sont faits pour être battus, certes, mais pour une raison et une seule: parce que les règlements ne devraient pas être faits pour être changés.

Ce qui nous amène tout de go à la nécessité de l'heure: élaborer quelques menues prédictions quant au déroulement imminent — en fait, c'est commencé depuis hier soir, mais au moment d'écrire ces strophes, hier soir est encore cet après-midi, car demain n'est qu'un autre aujourd'hui pour ceux qui voient l'avenir dans le moment présent, sans parler du temps qui fuit et ne reviendra jamais à moins que le passé et le futur ne se conjuguent dans l'actualité, ou quelque chose du genre — des séries éliminatoires pour l'obtention de la Stanley. Si vous en avez souvenance, ce qui serait étonnant puisqu'une information chasse l'autre pour quatre minutes pour conduite antisportive, l'an dernier, la rubrique Et puis euh avait livré une étincelante performance, effectuant une (1) vision correcte de l'avenir en une (1) tentative.

En effet, EPEuh avait annoncé «Caroline en 4» à l'occasion du premier tour des séminatoires, ce qui s'était rigoureusement avéré. Dans cette série, le Ca'adien avait d'abord remporté deux victoires, ce qui avait inévitablement relancé les prévisions de parade, avant de s'incliner dans quatre (4) matchs de suite devant Caroline. Quand le Ca'adien menait 2-0, EPEuh avait d'ailleurs été enseveli sous les courriels d'amateurs professionnels sommant EPEuh de ravaler ses propos, ce qu'EPEuh, trop conscient de ce qu'il n'y en a jamais de terminée, avait il va sans dire courageusement refusé de faire.

Donc, cette année, tous les zexperts voient Buffalo et Anaheim, Buffalo ou Anaheim, Anaheim ou Buffalo dans leur soupe. Il me fait conséquemment plaisir de dire le contraire: ni l'un ni l'autre ne sera de la finale. Tout comme les zexperts n'avaient pas vu venir l'Islander.

jdion@ledevoir.com

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