Le bilan Harper

Il est de bon ton de comparer les gouver-nements minoritaires de Paul Martin et de Stephen Harper et de conclure que celui des conservateurs est plus dynamique et plus actif. Eux qui avaient cinq priorités, ne les ont-ils pas respectées en tout ou en partie?

La Loi sur la responsabilité a effectivement été adoptée, mais elle est mise en oeuvre à la pièce. La première réduction de la TPS a bien eu lieu en juillet dernier, tout comme le premier versement du crédit de 100 $ par mois destiné aux enfants de moins de six ans. Les projets de loi en matière de justice se sont multipliés bien que la plupart attendent toujours d'être adoptés, le gouvernement refusant les compromis demandés par l'opposition.

Et il y a finalement la conclusion d'ententes avec les provinces sur une garantie de temps d'attente en santé. Le premier ministre a annoncé la semaine dernière que c'était dans le sac, mais le résultat est très loin du compte. Les normes qui devaient entrer en vigueur à la fin de 2006 pourront être atteintes sur plusieurs années. Les provinces n'auront pas non plus à les respecter dans les cinq secteurs visés. Un seul secteur, à leur choix, suffira. La plupart ont choisi des secteurs où elles ont déjà atteint les cibles, ce qui signifie que l'argent d'Ottawa n'aidera en rien à faire des progrès, contrairement à ce que les électeurs avaient compris.

Le chef conservateur avait aussi promis aux Québécois qu'il corrigerait le déséquilibre fiscal, adopterait un fédéralisme d'ouverture et donnerait une plus grande voix au Québec sur la scène internationale, en particulier à l'UNESCO. On peut dire qu'il a tenu parole sur ces points, ce qui est majeur, mais il reste un point en suspens: l'encadrement du pouvoir fédéral de dépenser. M. Harper en parle mais n'a encore soumis aucune proposition concrète.

Ailleurs, Stephen Harper s'est engagé à réformer la péréquation de manière à ne pénaliser personne et tout en excluant les ressources naturelles du calcul. Il a respecté le premier volet de sa promesse, mais pas le second. Dans l'ensemble, cependant, il faut lui accorder qu'il a fait le ménage dans un programme devenu confus sous la gouverne de Paul Martin. Le plus ironique cependant est que la solution adoptée est celle proposée par un groupe de travail mis sur pied par nul autre que Paul Martin.

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Cette réforme de la péréquation et la correction du déséquilibre fiscal inscrite dans le dernier budget restent les pièces de résistance du bilan Harper depuis un an et, avec la déréglementation de la téléphonie locale, les seules initiatives vraiment dignes d'intérêt prises par ce gouvernement depuis le début de 2007. Depuis janvier, les conservateurs n'ont présenté que huit projets de loi et aucun d'importance majeure hormis celui découlant du budget.

Durant cette même période, le premier ministre et son équipe ont passé davantage de temps à faire campagne qu'à gouverner. C'est dans ce contexte d'ailleurs que le gouvernement a tenté de se refaire une virginité environnementale en ressuscitant un programme libéral après l'autre, généralement en version allégée.

Beaucoup en 15 mois de pouvoir? Ça dépend. Durant à peu près la même période, le gouvernement Martin a conclu un accord sur la santé d'une durée de dix ans. Il a modifié la péréquation, pas nécessairement pour le mieux cependant. Il a lancé le pacte avec les villes qui leur permet de bénéficier d'une portion de la taxe sur l'essence. Il a conclu avec les provinces l'entente de Kelowna pour aider les autochtones à sortir de leur misère. C'est aussi sous son règne que Stéphane Dion a présenté sa première version d'un plan de lutte contre les changements climatiques, le même qui incluait plusieurs des programmes recyclés par M. Harper.

Les conservateurs ont mis au rebut la presque totalité de l'héritage Martin. Ils en redécouvrent maintenant des éléments mais, malgré 13 ans passés à convoiter le pouvoir, ils n'ont pas encore présenté de politique d'ensemble sur les autochtones. Les délais en matière d'immigration ont recommencé à augmenter sans qu'on ait encore vu l'ombre de la réforme promise. Même silence à l'égard des villes.

Le gouvernement a forcé la prolongation de la mission afghane, s'est rapproché des Américains et a fermement rangé le Canada du côté d'Israël. Au-delà de ça, par contre, c'est le désert en matière de politique étrangère. On ne connaît pas davantage ses orientations en matière de défense. On sait seulement qu'il veut acheter beaucoup d'équipement, la plupart du temps sans appel d'offres et sans se soucier des retombées pour les entreprises canadiennes.

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Il reste à voir enfin ce que le ministre de l'Environnement, John Baird, mettra en avant en matière de lutte contre les changements climatiques. On ignore quel sera le sort du projet de loi sur la qualité de l'air que les partis d'opposition ont complètement transformé. Quant aux cibles d'émission de GES, elles tardent à se matérialiser.

Stephen Harper a pour lui l'impression maintenant bien ancrée d'être un chef qui sait où il va et qui ne souffre pas d'hésitation chronique, ce que beaucoup reprochaient à Paul Martin. Et comme il a peu promis, il a réussi à respecter l'essentiel de ses engagements, projetant ainsi l'image d'un homme qui tient parole. Sa fermeté et sa détermination ont toutefois leurs revers, surtout dans le cadre d'un gouvernement minoritaire. Stephen Harper ne fait aucun effort pour obtenir la coopération de l'opposition. Il est fermé au compromis et, quand il est pris en défaut, il réplique en attaquant, quitte à tomber dans la mesquinerie.

On peut conjecturer la tenue d'élections printanières en regardant les sondages et en analysant la précampagne conservatrice, mais il faut convenir qu'il manque une chose cruciale à Stephen Harper: non pas un bilan, même mitigé, mais un prétexte pouvant justifier le déclenchement précipité d'élections. Qu'a-t-il de si urgent à accomplir qu'il ne peut faire maintenant et qui nécessite une majorité? Il ne nous l'a pas encore dit.

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mcornellier@ledevoir.com

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