La porte de derrière était verrouillée

Bryan McCabe célèbre le cinquième but des Maple Leafs. Samedi, le Canadien a laissé filer une avance de deux buts pour s’incliner 6 à 5 contre Toronto.
Photo: Agence Reuters Bryan McCabe célèbre le cinquième but des Maple Leafs. Samedi, le Canadien a laissé filer une avance de deux buts pour s’incliner 6 à 5 contre Toronto.

Finalement, la queue de poisson aura duré trois mois et demi. Vous en souvient-il, c'était décembre. Le Canadien de Montréal apparaissait au quatrième rang du classement de l'Association de l'Est de la Ligue nationale de hockey. Après chaque match, ses supporters comptaient le nombre de points qui le séparaient des puissants Sabres de Buffalo installés en tête. En écho à un public gonflé à bloc, des journaux réfléchissaient à texte haut à la possibilité réelle d'un défilé de la coupe Stanley en juin prochain dans les rues du centre-ville. On n'avait qu'à mentionner les mots «entraîneur par excellence de l'année» pour s'entendre répondre «Guy Carbonneau». Seuls quelques analystes faisaient valoir que le CH carburait aux unités spéciales et restait très ordinaire à forces égales, et que cela allait le rattraper tôt ou tard.

Puis est arrivée l'avant-veille de Noël, cette date étrangement fatidique où le Canadien, depuis plusieurs décennies, semble incapable d'acheter une victoire. Cette fois, ce fut un revers de 4-2 à Boston. Il est bien sûr absurde de prétendre qu'une saison tourne sur un match en particulier, mais c'est très commode. Et c'est là, après cinq gains de suite et huit rencontres consécutives sans défaite en temps réglementaire, que la lente dégringolade s'est amorcée.

Avec le résultat qu'à la dernière joute de la saison, samedi, le Trois Couleurs s'est retrouvé dans l'obligation de l'emporter à Toronto. Le plus grand affrontement entre les deux vieux ennemis, disait-on, depuis la finale de la coupe Stanley en 1967. Des millions de téléspectateurs, des billets qui s'arrachaient à prix d'or. Ce que ç'a donné? Un match spectaculaire certes puisque le spectacle est toujours servi par une avalanche de buts, mais à l'image des clubs en présence, complètement échevelé et assez mauvais merci sur le plan technique. À la fin, fréquentant à un rythme létal le banc des punitions, le Canadien, qui avait lui-même remonté un déficit de deux buts, a laissé filé une avance de 5-3, perdu 6-5, et s'est retrouvé en vacances subites. Les visions de championnat ont cédé la place à une non-participation aux séries. Et justice immanente sans doute, les Leafs ont à leur tour été éliminés le lendemain par les anonymes Islanders de New York. C'est le patron de Hockey Night in Canada, et accessoirement celui du Réseau des sports, qui doivent s'arracher les cheveux.

Et bien sûr, comme qui soutient avec passion ne châtie pas autrement, il a suffi au cours des 48 dernières heures de se brancher sur les ondes hertziennes pour entendre la liste infinie de récriminations et de suggestions de têtes à faire rouler. L'équipe si excitante de l'automne est devenue une collection de chiffes qui n'iront jamais nulle part. Dans aucun ordre particulier, puisque les idées ont tendance à se bousculer quand l'amateur professionnel éprouve le désarroi: Bob Gainey, celui qui a embauché à fort prix l'excellent Sergeï Samsonov et qui n'a pas bougé à la date limite des échanges pour se doter du proverbial attaquant de puissance; Carbonneau, qui se serait mal entouré et mis à dos les arbitres en leur passant de réguliers savons depuis l'arrière du banc; le capitaine Saku Koivu, qui ne sera jamais le centre numéro un et le leader incontesté de ce club; Sheldon Souray, dont la garnotte de la pointe force l'admiration mais qui a du mal à virer des deux bords en défense; les plombiers, que cette formation compte en une quantité un peu trop élevée de Bonk à Niinimaa en passant par Johnson; Cristobal Huet, qui se défend fort bien mais n'est pas du calibre à prétendre aux grands honneurs.

Et bien sûr, Alex Kovalev, l'énigme du Sphinx incarnée, dont il faudrait connaître d'avance les rencontres où il a l'intention de jouer.

Et bien sûr aussi, le manque de porte-couleurs issus du terroir, ayant grandi dans la foi tricolore, conscients de sa tradition et de son importance, pour qui la flanelle n'est pas un tissu comme les autres, prêts à se tatouer l'acronyme sur le plexus solaire et à donner leur âme pour lui. Pour des raisons obscures, l'Organisation a négligé sa propre cour au fil des ans et déjà, pour compenser, les noms ont commencé à circuler: il faut vite aller chercher Vincent Lecavalier, Daniel Brière... qui ne peuvent qu'avoir une folle envie de venir se faire rôtir sous les feux de la rampe qui chauffent 24 heures par jour, 12 mois par année.

Bref, à peu près tout le monde dehors et on recommence avec les jeunes. Sauf que l'histoire ne dit pas comment on va se débarrasser de ces joueurs liés par contrat et dont les autres équipes ne veulent pas nécessairement au salaire où ils sont payés (une autre erreur, ça, avoir consenti de trop généreuses ententes). Elle n'indique pas non plus la manière de s'y prendre pour que la franchise demeure compétitive — il serait impensable qu'elle aille végéter dans les bas-fonds pendant quelque temps pour obtenir de bons choix au repêchage, les fans ne toléreraient pas, eux qui «méritent» mieux selon une idée répandue qui établit une corrélation étrange entre l'assiduité des supporters et le succès des joueurs — tout en se reconstruisant de fond en comble. Certes, il existe des clubs qui ont su faire la transition en se maintenant, comme Detroit et le New Jersey. D'autres qui semblent confinés à la médiocrité, comme Chicago, Columbus ou la Floride. D'autres qui ont sombré pour mieux réémerger, comme Buffalo, Pittsburgh, Nashville ou Anaheim.

Et on en retrouve perpétuellement installés en milieu de tableau, jamais très bons et jamais très mauvais, toujours à la lisière des séries éliminatoires qu'ils ratent parfois de peu et auxquelles ils accèdent parfois de peu mais où ils entretiennent de bien minces espoirs de figurer avantageusement. Depuis bientôt 15 ans, depuis sa dernière coupe Stanley en 1993, le Canadien de Montréal fait partie de ces formations mi-chair mi-poisson, lui qui s'est révélé incapable d'accéder une seule fois en une décennie et demie aux demi-finales.

Les questions auraient sans doute été les mêmes si le CH avait gagné samedi, s'était faufilé dans le détail par la petite porte de derrière qui grince et qui n'est pas surveillée la nuit, puis s'était fait passer à tabac par les Sabres de Buffalo, ce qui eût été dans l'ordre des choses. L'objectif d'une simple participation aux séries ne suffit plus pour le peuple qui est affamé. La porte était verrouillée, et il n'est pas impossible que le rôdeur se soit lui-même embarré dehors.

Cela étant, dans la «nouvelle» LNH au plafond salarial impitoyable et dont les joueurs acquerront l'autonomie de plus en plus tôt dans leur carrière, les dynasties seront pratiquement impossibles à ériger et les revirements de fortune très rapides. On verra quelles équipes ont de bons dirigeants, dit-on. À Montréal, la corde pour se pendre semble plus courte qu'elle l'a jamais été.

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