Théâtre - Une surprise après l'autre...

Reims — C'est toujours plein soleil ici et Méli'môme entamait avec la fin de semaine de Pâques son dernier droit. Plusieurs spectacles auront marqué cette édition que l'on peut très certainement qualifier d'excep-tionnelle. Outre le remarquable La Mer en pointillés de et avec Serge Boulier, une production destinée aux enfants de trois ans et plus et qui s'amène à Petits bonheurs dans quelques semaines, Ève Ledig et sa compagnie Le Fil rouge auront soufflé la grande majorité des festivaliers avec Des joues fraîches comme des coquelicots.

Ce spectacle de théâtre chanté réunit sept comédiennes qui viennent nous raconter une sorte de tragédie intemporelle ponctuée de leurs seules voix a capella. Il s'agit en fait de l'histoire originelle dont Perreault et plusieurs autres ont tiré le fameux conte du Petit Chaperon rouge. La mise en scène d'Ève Ledig, son utilisation étonnante des noirs et des silences et le jeu haletant des comédiennes placées dans un immense espace vide surplombé de branches d'arbre, donnent à cette production un caractère presque sacré qui glace le sang à certains moments en nous faisant replonger dans ces peurs immémoriales que connaissent tous les enfants du monde. C'est une réussite totale à laquelle il faudra absolument faire traverser les grandes eaux.

Avec le Léon le nul de Francis Monty et Aucassin et Nicolette de la compagnie L'Artifice de Dijon, que je n'ai pas pu voir en début de festival, on retrouve le carré d'as de cette édition 2007 de Méli'môme.

Mais ce qui rend cette cuvée exceptionnelle, c'est la qualité générale des spectacles présentés ici dans toutes les catégories d'âge. On n'a qu'à penser à ces Secrets de la nuit du Sagliocco Ensemble qu'on avait vu à Montréal aux Coups de théâtre. À L'Arche de Noé aussi, sans doute l'une des meilleures productions de La Boîte noire, une petite compagnie rémoise abordant le théâtre d'objets d'une façon ici particulièrement réussie grâce à un texte étonnant de Supervielle scénographié par André Parisot et rendu par une comédienne extraordinaire, Françoise Jimenez.

En fait, tout au long du festival cette année, une bonne surprise n'attendait pas l'autre. L'espace de cette chronique ne me permettra pas de décrire chaque fois ce qui fait la qualité des spectacles, mais je pense ici à Au hasard des oiseaux, une sorte d'installation marionnettes-objets-théâtre d'ombres sur des textes de Prévert orchestrée pour des enfants de quatre ans par Vincent Vergone, un metteur en scène dont on réentendra très certainement parler. À la grande Cécile Bergame aussi, qui avait séduit les nourrissons à Festi'môme l'automne dernier et qui présentait ici une production pour les plus grands, Là où tombe la neige. À Mamie mémoire également du Théâtre chimères de Biarritz, qui raconte un peu longuement mais d'une façon prenante aux 7 ans et plus l'histoire d'une vieille dame digne qui sombre peu à peu dans l'alzheimer. Et à Chemin de sable, une sorte de performance très réussie faisant appel à la danse, aux arts martiaux, à la poésie et au multimédia. Sans compter cet étrange Lost Cactus dont je vous parlais la semaine dernière et ces Trois Mousquetaires en «marionnettes distanciées» de la compagnie tchèque Divadlo Alfa dont on m'a dit le plus grand bien.

Du côté des bébés, les derniers jours du festival auront proposé trois spectacles. Une belle surprise d'abord: Pierre au bois de terre de la compagnie allemande Helios Theatre. Dans ce spectacle offert aux petits de deux ans, les deux comédiens proposent un irrésistible contact avec le son et la matière dans lequel, grâce à la mise en scène extrêmement méticuleuse de Laurent Dupont, ils recréent une sorte de petit monde à partir des éléments tout simples évoqués par le titre. Le tout se termine dans un croustillant «party aux carottes» auquel on vous souhaite d'assister un jour. Un des bons moments du festival...

Les deux autres productions pour les plus jeunes sollicitaient leur attention à partir de moyens tout à fait différents. Et hop! de la compagnie Arcane s'adresse ainsi aux petits de deux ans en passant par la danse, alors que la compagnie Acta cherche à séduire les poupons de 18 mois avec un poème musical chanté et dansé: Renaissances. Dans les deux cas, une foule d'idées stimulantes et originales, mais encore trop d'inconsistance pour séduire complètement les tout-petits.

Dernier grand saut

Au beau milieu de cette édition 2007 de Méli'môme s'est élancé pour la dernière fois un homme exceptionnel que la très grande majorité d'entre vous ne connaît pas. Il avait l'habitude des grands sauts, Victor Lavoie. À la fin des années 1940, envers et contre tous, cet homme du petit peuple de l'Est de Montréal est l'un des rares qui ont osé choisir la culture alors que n'existait aucune structure permettant de le faire: c'est d'ailleurs un peu grâce à ces voix qui criaient dans le désert que nous sommes encore là aujourd'hui à tenter tous de nous affirmer. Comme les plus fous à l'époque, il a suivi des cours de diction chez Madame Audet, joué au théâtre dans des petites compagnies anonymes et même chanté l'opérette aux Variétés lyriques, en continuant de se faire traiter de tous les noms dans son milieu. Autodidacte, grand lecteur, amoureux des mots, il aura tellement mordu dans la vie, mon oncle, que c'est à lui que j'ai pensé en trouvant l'autre jour ces mots écrits en grosses lettres sur le pont traversant le canal de la Marne pour me rendre à la Comédie de Reims: «Crier l'or des mots, des énigmes, des douleurs, de l'insouciance et des élans». C'est ce qu'il aura fait de sa vie: merci Victor.

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