Médias - Les tentations américaines

Au Canada, les télédiffuseurs privés conventionnels investissent maintenant plus dans les programmes étrangers, essentiellement américains, que dans les programmes canadiens.

Cette séduction américaine faisait l'objet d'un grand article dans le Globe and Mail il y a deux semaines. L'article était basé sur les données du CRTC publiées le 28 mars.

Dans son rapport annuel sur la situation financière de la télévision conventionnelle au Canada, le CRTC révèle en effet que les dépenses allouées aux émissions étrangères ont augmenté de 12,2 % en un an, atteignant maintenant 688,3 millions. Quant aux dépenses pour les émissions canadiennes, elles ont augmenté de 6,3 % en un an, atteignant 623,7 millions.

Les chiffres sont particulièrement spectaculaires dans le domaine des dramatiques. Ainsi, si les télédiffuseurs privés ont dépensé 71 millions en émissions canadiennes en 2006, ils ont dépensé 479 millions en émissions étrangères.

Selon le Globe, cette hausse, et cette disproportion, sont surtout attribuables à l'attitude de CTV, de Global et de CHUM, qui se livrent à une véritable surenchère de prix autour des titres américains les plus populaires, pour attirer leurs téléspectateurs.

Cette séduction américaine est beaucoup plus vive au Canada anglais, et on pourrait croire que le Québec en est protégé, de par son identité propre.

Mais le recours aux productions étrangères nous guette aussi. La semaine dernière, l'École des médias de l'UQAM organisait un colloque intitulé Born in the USA?, qui explorait particulièrement l'influence des États-Unis sur notre télévision et notre cinéma.

Le constat de la crise de la télévision conventionnelle semblait partagé par tous les participants. Le rapport du CRTC confirme d'ailleurs ce que les patrons des réseaux disent depuis un an: la rentabilité des télédiffuseurs conventionnels est en baisse. Au Canada, les bénéfices des «conventionnels» se sont chiffrés à 91 millions en 2006, comparativement à 242,2 millions l'année précédente (alors que la rentabilité des télévisions spécialisées, elle, continue d'augmenter).

Depuis un an, on a évoqué de multiples raisons pour expliquer ces difficultés financières: fragmentation de l'auditoire, déplacement des revenus publicitaires vers Internet, règles de financement désuètes au Fonds canadien de télévision, technologies qui permettent de se passer de la publicité (vidéo sur commande, DVD, enregistreur numérique personnel) et ainsi de suite.

Conclusion: le recours aux productions étrangères à rabais est de plus en plus tentant. Luc Wiseman, producteur chez Avanti, remarquait lors de ce colloque que «les télédiffuseurs commencent à être frileux. La recette est facile: on achète à l'étranger et on fait de l'argent avec», plutôt que d'investir dans des productions locales plus risquées.

On remarque d'ailleurs que TVA remplit maintenant plusieurs cases horaires avec des émissions américaines de télé-réalité et de variétés, dans le genre des Anges de la rénovation. Une compétition de danse américaine similaire au Match des étoiles coûte à peine 20 000 $ et génère presque autant d'auditoire à TVA que la production radio-canadienne, faisait-on remarquer lors du colloque.

Pour sa part, Radio-Canada remporte un bon succès avec les versions françaises de Lost et Desperate Housewives. Télé-Québec a fait de 24 hrs un fer de lance de sa programmation.

Des concepts qui voyagent

Mais on aurait tort de fustiger un «envahissement» des ondes par les seuls Américains. Car la télévision est un univers complexe où les concepts populaires voyagent maintenant d'un pays à l'autre. Le plus gros succès de l'hiver de TVA, Le Banquier, n'est pas l'adaptation québécoise du succès américain Deal or No Deal; l'émission américaine est elle-même une adaptation d'un concept né en Hollande. La société hollandaise Endemol est en effet devenue une des plus puissantes au monde en permettant à plusieurs pays d'acheter ses concepts comme Star Académie, Fear Factor ou encore Big Brother, dont Loft Story est un dérivé.

Cela dit, il est évident que l'influence américaine a été constante au Québec depuis les débuts de la télévision, et qu'il a toujours fallu s'y mesurer. Comment pourrait-il en être autrement, avec un tel géant à nos portes? Le professeur Florian Sauvageau rappelait que pour le téléroman Les Plouffe, emblématique de l'identité «canadienne-française», l'auteur Roger Lemelin s'était inspiré d'une série américaine sur une famille juive! Puisque, «dans nos productions, il faut "accoter" la qualité d'image et de réalisation des Américains», rappelait le réalisateur Patrice Sauvé à l'UQAM, les créateurs québécois ont toujours compensé la pauvreté de leurs moyens financiers par une créativité et une imagination exceptionnelles.

Mais la pauvreté a des limites, et les créateurs sont de plus en plus inquiets par rapport aux problèmes financiers de la télévision conventionnelle. Car le défi consiste à maintenir aujourd'hui une production locale représentative de notre identité et de notre culture spécifique, alors que les télédiffuseurs peuvent maintenant acheter des concepts télévisuels internationaux passe-partout, qui leur permettent de ne pas investir à long terme auprès de leurs propres créateurs.

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pcauchon@ledevoir.com

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