Éthanol au maïs : les consommateurs vulnérables de la planète n'ont pas à en pâtir

La crainte d'une catastrophe climatique qui toucherait toute la planète préoccupe vivement les habitants des pays industriels, sinon leurs gouvernements. Mais une crise alimentaire dans les pays pauvres, provoquée par les États-Unis avec la conversion du maïs à l'éthanol, ne suscite pas autant d'émoi, bien que des scientifiques en signalent également l'imminence. Pourtant, si cet éthanol doit bientôt se substituer au pétrole ou s'y intégrer, un bouleversement important se produira aussi dans l'économie nord-américaine.

Tant aux États-Unis qu'au Canada, en effet, la frénésie d'un enrichissement rapide pousse nombre de producteurs de maïs à vendre leurs récoltes aux raffineries d'éthanol plutôt qu'aux supermarchés ou aux éleveurs de volaille ou de bétail. Les mises en culture du maïs vont augmenter de 15 % aux États-Unis par rapport à l'an dernier, signalait récemment le département américain de l'agriculture. La valeur de ces terres a commencé aussi à grimper, jusqu'à 12 % en Iowa. Il en va de même pour le coût des semences et des fertilisants.

Dans ces conditions, les autres récoltes, comme celles de certaines céréales, risquent d'être moins rentables et par conséquent moins importantes. D'où une hausse prochaine du prix des aliments de ce côté-là également — à moins d'un changement dans la politique en place à Washington. Or, pour le moment, les membres du Congrès qui représentent les États agricoles où les raffineries d'éthanol poussent comme des champignons ne donnent aucun signe de vouloir relâcher leur contrôle sur la politique de l'éthanol.

La ruée vers ce marché sera moins forte au Canada, Ottawa n'offrant pas aux fermiers, en cas de mauvaise récolte ou de baisse des prix, des subventions compensatoires. Le gouvernement Harper subventionne, en effet, l'automobile «propre», mais pas les producteurs de maïs, contrairement à l'administration Bush. Mais partout la nervosité gagne les marchés qui comptaient sur le maïs pour leurs propres besoins. Même les acheteurs d'autres récoltes, devant une production moindre, craignent une hausse des prix eux aussi. Pour peu qu'une telle pression se maintienne, les consommateurs devront faire face à un coût accru pour plusieurs produits alimentaires.

Paradoxalement, l'accroissement attendu de la production de maïs en a fait chuter le cours ces semaines-ci. Prudents, certains fermiers n'auront pas misé toute leur culture sur le maïs et l'éthanol. Nonobstant la volonté de la Maison-Blanche, ils savent que même le président ne saurait dicter le prix international du pétrole, encore moins l'humeur changeante du climat. Mais la tendance générale, sinon ses effets, ne laisse guère de doute.

Les États-Unis sont le principal producteur et exportateur de maïs. Un virage radical de cette culture ne peut qu'en rendre le produit plus cher et l'écarter des populations sans grand revenu. Des pays qui possèdent des terres en surplus pourraient, certes, les consacrer à la production alimentaire. La France, par exemple, possède plus d'un million d'hectares de terres en jachère, rapporte l'AFP. Ces terres pourraient approvisionner le marché du biocarburant sans bouleverser le marché des aliments. Mais la pression sera forte de «produire pour l'éthanol», un carburant d'avenir.

(Les exportations d'éthanol vers les États-Unis sont bloquées jusqu'en 2009, mais l'éthanol local ne suffisant pas, même subventionné, à y combler les besoins prévus, ce riche marché deviendra tôt ou tard fort attrayant.)

Percée technologique

Les épis vendus pour l'éthanol ne sont pas, il est vrai, totalement transformés en biocarburant. Seuls l'amidon et le sucre intéressent les raffineries, qui peuvent revendre le reste du grain aux éleveurs de bétail. Mais pour plusieurs produits de consommation courante dans la composition desquels entrent le maïs et ses éléments, les prix risquent de subir une hausse importante (du moins à court terme, les ingrédients de substitution n'étant pas nécessairement déjà disponibles). Comme le Canada importe des États-Unis quelque 20 % du maïs qu'il consomme, ses consommateurs ne seront pas épargnés, surtout si le maïs canadien sert de plus en plus lui aussi à produire de l'éthanol.

Bien sûr, l'homme occidental ne vit pas que de maïs. Si les Mexicains ne peuvent se passer de tortillas, Américains et Européens ont appris à diversifier leur menu. Ils ont de toute manière de quoi payer leur «blé d'Inde» un peu plus cher ou se procurer d'autres délices de table. Il n'en va pas de même ailleurs sur la planète. D'où l'importance de trouver pour l'éthanol d'autres produits de base que le maïs — d'autant plus que ce carburant prend davantage d'énergie à produire qu'il n'en donne à l'usage, et qu'on doit l'acheminer par camions, non par pipeline, vu sa volatilité.

Si le maïs est devenu la préférence énergétique de l'administration Bush, ce n'est pas que l'éthanol qu'on en tire soit moins dommageable pour l'environnement ou encore plus économique. D'après plusieurs experts, il ne l'est pas. C'est plutôt qu'il fallait trouver une politique spectaculaire — l'indépendance énergétique — pour justifier qu'on soutienne à même l'impôt des contribuables une culture en difficulté et les nombreux électeurs qui en vivent. Heureusement, si l'éthanol est un produit d'avenir, sa production ne tient pas au seul maïs.

Il est déjà possible de faire de l'éthanol avec les restes de maïs, sans avoir à en sacrifier le grain comestible. D'autres plantes et résidus peuvent également servir à la production de ce carburant. Des chercheurs américains ont même mis au point une technique hautement efficace et plus économique pour en arriver au même résultat. D'ici peu d'années, un procédé révolutionnaire permettra de produire de l'éthanol sans mettre en péril la sécurité alimentaire des gens.

Telle est du moins l'assurance qu'a donnée au sénat des États-Unis le directeur du centre national de bioénergie de ce pays, Michael Pacheco. On a pu produire en laboratoire du carburant tiré de la biomasse, à un coût plus bas qu'avec le procédé en usage pour le maïs. La recette? Le recours à des super-enzymes qui liquéfient plantes et déchets agricoles en un temps record. Le procédé pourra être commercialisé bientôt. Il l'est déjà en Europe.

Cette percée technologique est encore plus prometteuse que la formule, mise au point au Brésil, qui permet de tirer l'éthanol de la canne à sucre. Car si la canne a permis au Brésil de ne plus dépendre du pétrole, elle accapare néanmoins de plus en plus de terres cultivables, aux dépens des cultures vivrières. Et si le pays du président Lula doit devenir un grand exportateur d'éthanol, cela risque de se faire, disent les critiques, au prix de la déforestation de l'Amazonie.

Aurait-on enfin trouvé un carburant qui ne pollue pas, élimine des déchets au lieu d'en produire, ne met pas en péril la sécurité alimentaire des populations, et dont la technologie peut contribuer, partout sur la planète, à un développement qui soit durable? Il faut le souhaiter. Car l'éthanol n'est pas qu'un artifice électoral des politiciens du corn belt, que Washington a les moyens d'imposer en subventionnant un mauvais mode de production. Ce biocarburant peut aussi représenter une percée énergétique qui reste valable. On n'a pas à la faire payer par les consommateurs les plus vulnérables de la planète.

***

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

À voir en vidéo