Quatre milliards de plus pour l'armée canadienne ? - Le danger d'être un peuple pacifique

Les contribuables qui espéraient, au Canada aussi, un «dividende de la paix» dans l'après-communisme, attendent encore. Les malades, qui croyaient trouver dans cette «économie» imprévue de quoi financer la santé, apprennent qu'il en coûtera plus cher pour se faire soigner. Et on manque aussi d'argent pour éradiquer la pauvreté, ici comme en Afrique. Or, voilà qu'une tuile vient saccager les finances publiques. Si Ottawa ne trouve pas quatre milliards de plus pour l'armée, le Canada sera, dit-on, la risée de ses alliés.

Pendant qu'au jour du Souvenir le pays rendait hommage aux morts et aux survivants des guerres passées, des experts de la Défense et des Affaires étrangères confirmaient, en effet, que les soldats d'aujourd'hui n'ont plus l'équipement voulu pour faire prévaloir la paix. L'effectif n'assure même pas la relève des troupes en Afghanistan. En conséquence, le pays n'aura bientôt plus aucune crédibilité internationale.

«D'avoir permis que les Forces armées se détériorent à un tel point tient du scandale», écrit Hugh Winsor, un commentateur pourtant modéré du Globe and Mail, et dans un pays qui prendrait ses obligations internationales au sérieux, le ministre et l'état-major seraient envoyés au peloton d'exécution.» Les généraux plaideront qu'ils ont tenté de garder l'armée à la fine pointe de sa mission, mais qu'ils comptaient pour peu au cabinet. Jean Chrétien et Paul Martin, pour une fois unanimes, avaient fait de la réduction du déficit national l'objectif primordial du gouvernement.

Mais le premier ministre et l'ancien titulaire des Finances ne seraient pas les vrais responsables de cette situation. Qui ne savait que le Canada fournit aux Nations unies à peine 1 % des forces de paix? Dans une opération de guerre, comme en Afghanistan, il a fallu quêter de quoi transporter les soldats. Ou, au Kosovo, emprunter des bombes aux alliés. Ces choses étaient connues. Un autre coupable est donc montré du doigt.

Un des problèmes, déplore Colin Kenny, le président du comité de la défense et de la sécurité nationale à la Chambre haute, c'est que «les Canadiens sont un peuple paisible». En principe, c'est une bonne chose, estime ce sénateur. «Mais dans le monde réel, la paix ne peut être maintenue à moins que quelqu'un n'y mette du muscle de temps en temps.» Bien sûr, il faut aussi que les pays stables acceptent de fournir une assistance au développement des pays vulnérables. Sans ce double effort, le monde va devenir «de plus en plus instable».

Un dilemme

Pourtant, un dilemme se pose dans le cas d'une petite puissance comme le Canada. Même avec un budget militaire ou humanitaire substantiellement accru, son poids et son influence ne vont guère compter auprès d'un voisin comme les États-Unis, devenus la seule superpuissance. Les fonds de l'Agence canadienne de développement international (ACDI) ont valu une belle réputation au pays, sinon toujours un grand progrès aux peuples qui en ont bénéficié. Les Casques bleus ont ajouté aussi à la renommée du Canada. Mais les temps ont changé.

Il suffit de mentionner la tragédie du Rwanda, que Washington a refusé de stopper quand il en était encore temps, pour voir les limites de l'aide canadienne et de ces «forces» qu'Ottawa pourrait à l'occasion y ajouter. Sans armée ni budget international substantiellement relevés, le Canada n'aura pas, dit-on, d'influence réelle dans le concert des nations occidentales. Mais ces autres nations qui dépensent davantage pour leur défense et leur politique étrangère, elles n'ont guère d'influence sur les États-Unis. Quelle que soit l'ampleur de son apport militaire, comment le Canada en aurait-il?

À tout le moins, ce dilemme mériterait un débat. Or, à en croire les rapports de presse, toute la classe politique fédérale ou presque estime que les forces canadiennes sont dans un état lamentable et qu'il est urgent d'y remédier. Que le budget actuel de quelque 12 milliards pour la défense ne suffise pas à former un service professionnel à la fine pointe de la technologie militaire ne soulève apparemment pas de questions. Députés de l'opposition et ministériels font cause commune comme si le pays était en danger imminent. Il l'est peut-être, mais pas comme autrefois. Pour faire échec au terrorisme, l'ennemi numéro un de l'avenir, CF-18, blindés et sous-marins paraissent plutôt démodés.

Malgré tout, une majorité de citoyens, même au Québec, estime qu'il faut augmenter le budget militaire. En même temps, pour financer ces nouvelles dépenses, ils sont opposés à l'idée de réduire les autres programmes. Comme ils sont toujours favorables à une augmentation du budget de la santé mais rébarbatifs à de nouvelles taxes, où donc le gouvernement pourra-t-il trouver ces quatre milliards qui manqueraient à la défense?

Mines politiques

C'est ici que s'ouvre un champ de bataille imprévu mais plein de mines politiques. Ces milliards, le gouvernement les a déjà, écrit John Ibbitson, un autre commentateur du Globe, plus incisif que ses collègues. Il suffit de regarder aux items du budget fédéral. Certes, Ottawa ne peut sabrer dans les pensions de vieillesse ou les transferts aux provinces. On n'échappe pas non plus aux intérêts qu'il faut payer pour la dette. Pas question évidemment d'abandonner à la sécheresse les fermiers de l'Ouest. Ni de congédier des fonctionnaires.

Que reste-t-il alors? Près de quatre milliards justement.

D'abord au ministère de Sheila Copps. Minorités ethniques, athlètes, centres autochtones, industrie culturelle, stratégie Internet, programmes de télévision, promotion du bilinguisme, autant d'activités plus ou moins inutiles où l'on peut facilement récupérer près de 800 millions. Si on élimine aussi l'Office national du Film et l'aide au cinéma, on est déjà rendu à un milliard.

Viennent ensuite les agences de développement régional (Atlantique, Québec, Prairies, Nord ontarien) et de promotion industrielle ainsi que l'aide à la recherche scientifique et au développement technologique, sans oublier le Cap Breton et Via Rail.

Nous voilà rendus à 3,8 milliards. Et notre analyste d'ajouter un bénéfice inédit. En coupant ces dépenses-là, on sort le fédéral d'un paquet de programmes anti-économiques et rongés par le gaspillage et le favoritisme.

Autant dire qu'on saperait du coup la machine de patronage qui a traditionnellement maintenu les libéraux au pouvoir. Les députés ministériels n'iront pas loin dans cette direction. L'opposition, elle, devrait y voir son avantage, mais il serait surprenant qu'elle impose pareils sacrifices à ses bases électorales. L'Alliance canadienne ne voudra pas sabrer dans l'Ouest, ni le Bloc au Québec, ni les Conservateurs dans l'Atlantique.

Qui paiera alors? En réalité, la marge de manoeuvre du gouvernement, c'est l'assurance-emploi. Des milliards en ont été détournés par le ministère des Finances. Il était sans doute juste qu'Ottawa se rembourse, en période de prospérité, des fonds qu'il avait avancés en période de chômage. Mais depuis, on en a fait aussi un moyen de réduire la dette fédérale. Payer ses dettes est sage. Toutefois, le faire en imposant une double taxation aux salariés et aux employeurs est tout à fait inéquitable.

Néanmoins, faire payer par des chômeurs une armée plus dispendieuse aurait le mérite de rapprocher le Canada du tiers monde.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.