Lire

L'abondance saute aux yeux lorsque l'on déambule dans les allées du Salon du livre de Montréal. Abondance de titres, d'écrivains, de lecteurs. Abondance d'idées et de personnages. Réflexion et imagination d'un côté. Curiosité de l'autre.

Le salon a son microclimat. Il est un concentré. Une immense librairie pour un week-end autour duquel s'articule la vie du monde des livres. Il est aussi l'aboutissement d'un sprint de production dans les maisons d'édition. L'infographiste, la correctrice d'épreuves, l'éditeur, le représentant commercial, le livreur et l'attachée de presse ont trimé dur pour «sortir» à temps pour la foire annuelle, et pour les emplettes de Noël, tout un catalogue d'ouvrages, du recueil de poésie aux recettes de cuisine. Le monde du livre est aussi un commerce.

Les auteurs (on ne les appelle plus beaucoup des écrivains) ont le bonheur de croiser leurs regards et de parler avec ceux à qui leurs livres sont destinés.

Ici, une étudiante confie à un essayiste que son livre a changé sa vie, l'a inspirée, est devenu sa bible. Là, le capitaine Robert Piché signe une dédicace, dans la biographie que lui consacre Pierre Cayouette (Libre-Expression), à une amie souffrante en attente d'une greffe essentielle pour le prolongement de ses jours: «Il ne faut jamais lâcher», écrit le héros malgré lui.

Le livre contient de l'espoir.

Descartes a écrit que «la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs». John Ruskin a comparé les livres à «une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang» bien qu'eux-mêmes soient de grands poètes, des hommes de science prodigieux ou des ministres fascinants qui, dans la vie normale, ne pourraient nous consacrer même deux minutes de leur temps.

Marcel Proust a formulé une réponse à Ruskin (Sur la lecture, Actes Sud, 1998). La lecture, écrit-il, «ne saurait être assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes; ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux. La lecture, au rebours de la conversation, consiste pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit lui-même».

La lecture est donc une impulsion venant d'un autre (l'écrivain), mais qui se produit au fond de nous-mêmes. Robertson Davies estime que les livres nous disent surtout ce que nous portons en nous. C'est pourquoi un livre se prend en entier et non en morceaux. Le livre «existe, que vous y voyiez un conte, une parabole ou une révélation directe de la réalité; le démonter en mille morceaux ne vous avancera à rien. C'est comme une horloge. Si vous le regardez intelligemment, il vous dira l'heure qu'il est dans ma vie et dans la vôtre; si vous le démontez, vous n'obtiendrez qu'une poignée de camelote à jeter» (Lire et écrire, Leméac, 1999).

Proust nous met d'ailleurs en garde. «Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l'effort de notre coeur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos du corps et de l'esprit.»

Lire un livre n'est pas un acte de consommation. Si la lecture peut nous divertir, elle peut aussi nous changer, changer nos comportements, donner un sens à l'action. Mais c'est à condition que les idées exprimées dans un essai ou illustrées par une fiction ne restent pas enfermées dans le livre que l'on range sur l'étagère, écorné. Une idée n'est vivante que par la délibération.

Le critique des essais, au Devoir, Louis Cornellier, déplore dans L'annuaire du Québec 2003 le fait que, malgré la richesse de la production des intellectuels québécois, les livres qu'ils publient ne provoquent pas les débats passionnés qu'ils devraient engendrer. «Ce n'est pas, en elle-même, la production intellectuelle qui n'est pas à la hauteur, mais sa réception. Nos essayistes écrivent, c'est une évidence, des choses pertinentes et essentielles, mais qui demeurent trop souvent non relayées par leurs congénères. Ils se lisent peut-être les uns les autres, s'observent et s'étudient, mais ils ne poussent que trop rarement leur engagement jusqu'au choc des idées, seul véritable moteur d'une vie intellectuelle vivante et d'une tradition en marche.»

Autre sujet d'inquiétude: le taux de lecture de livres chez les adultes de 15 ans ou plus au Québec est à la baisse. À peine 52 % des Québécois affirmaient lire des livres en 1999, contre 57 % en 1994. Le taux de lecteurs chez les 15-44 ans est plus alarmant. Il dépassait les 60 % en 1979, il affleure les 50 % vingt ans plus tard.

Or si la lecture révèle ce que nous avons en nous, elle forme aussi l'esprit. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk, dans sa conférence Règles pour le parc humain, publiée en 1999, voyait dans la baisse de la lecture et le règne de l'audiovisuel de divertissement le signe de rien de moins que la fin de l'humanisme.

L'abondance des lecteurs croisés ce week-end place Bonaventure me conduit à plus d'optimisme. À vos livres!

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca