Caméras roses réclamées

Au coin d'une rue, la cinéaste Léa Pool m'avait annoncé que la lettre collective circulait. Depuis belle lurette, la réalisatrice de La Femme de l'hôtel et d'Emporte-moi se plaignait de la maigre proportion de réalisatrices de fiction à occuper l'espace cinématographique québécois... Trois ou quatre égarées au pays des hommes, aujourd'hui comme au début des années 80. Fallait bien qu'une gang de filles s'unissent pour gueuler. Elles y ont mis le temps, d'ailleurs...

Bon! Le 8 mars approche. Seul moment de l'année sans doute où les femmes disent «Hep! Tout n'est pas réglé du côté de l'égalité entre les sexes», sans faire rire d'elles. Parce que l'étiquette féministe est plutôt mal vue. Surtout chez la génération montante. Or ce sont de jeunes réalisatrices en colère qui ont attaché le grelot de cette révolte-ci.

Une lettre collective est lancée cette semaine, sorte de bouteille à la mer, paraphée par une quarantaine de cinéastes, de Manon Barbeau à Marilu Mallet, de Paule Baillargeon à Léa Pool, etc. Seul réalisateur à l'avoir cautionnée: Karim Hussein — pas moyen de le manquer, tout seul sur son îlot. Une vingtaine de cinéastes mâles sollicités ont décliné l'invitation ou omis de répondre.

Tout a commencé le 28 janvier, quand la cinéaste française Coline Serreau est venue au Québec rencontrer une vingtaine de ses consoeurs du septième art. Ce qui devait être un pacifique forum de discussion s'est mué en cri du coeur devant les mille obstacles qui parsèment le parcours de la combattante, caméra au poing. Paranos, les filles? Même pas.

Tenez! Parmi la douzaine de projets de longs métrages francophones financés la semaine dernière, chez Téléfilm et à la SODEC, un seul nom de femme figure: celui de Léa Pool pour Pieds nus, sur un scénario d'Isabelle Hébert. Cette même Léa Pool qui se sentait bien seule de sa gang au début des années 80. Retour à la case départ. Mais l'avait-on déjà quittée? «Où sont les feeemmes?», entonnait la chanson. À la tête des films québécois, elles sont rarissimes.

En littérature, les quotas entre les hommes et les femmes sont à égalité, en arts visuels aussi. Pourquoi pareille disproportion au cinéma, surtout pour les films de fiction? «Question de pognon, répond Ève Lamont. Quand l'argent entre en jeu, la compétition devient féroce. Les filles se font tasser et le territoire devient donc une chasse-gardée masculine.» Sur les bancs des écoles de cinéma, les filles sont pourtant aussi nombreuses que les gars. Ça se gâte par la suite. Selon le collectif Moitié-Moitié, en 1985-86 les femmes obtenaient 16 % de l'enveloppe de production de la SODEC, documentaires et fiction réunis. Aujourd'hui, la proportion est de 14 %. Une baisse de 2 % en 20 ans. Côté fiction, les femmes gèrent un maigre 11 % des fonds du long métrage de la SODEC et de Téléfilm. Nous voici loin de la parité.

ll n'y a pas de relève féminine, et les cinéastes chevronnées se sentent écartées. «On nous décourage», lance Marquise Lepage. Elle se dit poussée dans le champ documentaire, éloignée de la fiction à différentes étapes du processus. De manière insidieuse. Mais, demandent certains, à quoi bon signer des pétitions si les femmes ne déposent pas assez de projets en cinéma devant les institutions? Elles n'ont qu'à foncer comme les gars, leurs demandes seront évaluées à la pièce.

«Pas si simple!», répondent les réalisatrices. Isabelle Hayeur se montrait irritée à ses débuts par le discours féministe, qui lui semblait dépassé: «À 40 ans, je suis obligée de constater qu'il y a un gros problème», dit-elle aujourd'hui. De fait, moins de femmes que d'hommes présentent des projets de fiction. Mais en amont, plusieurs scénarios se retrouvent bloqués dans les bureaux de production, qui trouvent les projets féminins plus complexes, plus difficiles à vendre, et les envoient rouler sous le tapis. En aval, ce manque de voix féminines se reflète sur les rôles offerts aux actrices: jeune nunuche ou brave maman. Les stéréotypes ont la partie belle. Help!

«C'est un scandale, tout simplement!», s'écrie Paule Baillargeon. La cinéaste de La Cuisine rouge se définit comme une auteure de fiction, mais elle réalise des documentaires depuis quinze ans. Rien d'autre ne décolle. Elle se décourage un temps, puis ressort ses rêves de fiction des tiroirs, cogne de nouveau aux portes. Un jour, peut-être... L'épître collective ne réclame pas la parité, au grand regret de la Française Coline Serreau (signataire de la lettre) qui trouve ses consoeurs d'ici trop timides. Les réalisatrices québécoises demandent plutôt une distribution plus équitable des fonds publics, une attention accrue des institutions. En fait, les filles veulent créer le débat. On leur souhaite de ne pas lâcher le morceau, de préparer un rapport exhaustif, chiffré, documenté, pour étayer leurs revendications et pousser leurs pions. Le phénomène est tissé de démotivation à chaque étape, complexe, difficile à cerner.

Remarquez: le portrait n'est guère plus brillant aux États-Unis. Bonjour, le gala des Oscars: encore un boys' club de créateurs. Les jolies femmes en robes de fées concourent pour les lauriers d'interprétation ou font de la gracieuse figuration. Quand Sofia Coppola s'y pointe, elle a l'air d'une Jeanne d'Arc au milieu de ses frères d'armes. En France, c'est plus rose. De nombreuses femmes cinéastes, dont toute une relève bourrée de talent, a bouleversé le paysage cinématographique de fond en comble.

Aux derniers César, c'est Lady Chatterley, de Pascale Ferran, adapté du roman de D. H. Lawrence, qui a récolté la pluie de statuettes. N'empêche qu'une seule réalisatrice est repartie du chic Festival de Cannes avec une Palme d'or: Jane Campion en 1993 pour La Leçon de piano. Célébrant son 60e anniversaire en mai prochain, Cannes a demandé à 35 cinéastes majeurs issus de 25 pays de réaliser un collectif à partir d'un thème: la salle de cinéma. Seule représentante du genre féminin: encore Jane Campion.

Oui, dans les grosses arènes du septième art, on invite trop de ténors et pas assez de sopranos. Les sexes divorcent dans les sphères du pouvoir et de l'argent. Air connu. Trop connu. Ça emmerde, voilà!

otremblay@ledevoir.com