Et puis euh - À volonté

Fin février, temps béni entre tous. Oh, bien sûr, pour le commun, y a pas de quoi rire. L'hébétude hiémale en a encore pour plusieurs semaines à se mirer dans son châssis double (ainsi que le chantait le poète dans son recueil mondialement acclamé Ma bay-window est un potager de frimas). Dans quatre mois à peine, les journées vont commencer à raccourcir. Les chaînes de télévision spécialisées dans le merveilleux monde du sportª n'arrêtent pas de montrer du foutu poker en lieu et place de réelles attractions comme une bonne partie de sepaktakraw (http://tinyurl.com/2yc7c6) ou de kabbadi (http://tinyurl.com/yow6pg). Voulez-vous d'ailleurs m'expliquer ce que c'est que cette histoire de poker pendant des heures et des heures et des heures? D'abord, c'est télégéniquement nul. Un 8 de carreau, c'est quand même toujours bien un 8 de carreau, bondance. Et puis, ces lunettes noires et ces casquettes, ça ne fait pas sérieux. Dans le temps, messieurs dames, on jouait au poker nu-face, et on reconnaissait les vrais à leur imperturbabilité avec pas de passe-montagne ni de cagoule ni aucun de ces artefacts de peureux. Si tu n'es pas capable de recevoir un as de pique sans avoir les yeux comme des trente sous et sans branler frénétiquement de la maxillaire, tu devrais te mettre à autre chose, la cachette bar-b-q genre.

Sans parler du fait qu'on encourage ainsi notre belle jeunesse influençable à se livrer au jeu compulsif. Quand ils auront perdu la maison qu'ils n'auront même pas encore en mettant toutes leurs piles de chips sur une hypothétique straight flush, on sera bien avancé comme société collective. Qui va payer vos pensions, hein, qui?

Néanmoins, par-delà ces vicissitudes, la fin de février reste un temps béni entre tous pour ceux qui savent voir le sens caché des choses: s'y produit le début des camps d'entraînement de baseball majeur professionnel. Inventé par une puissance surnaturelle pour rendre l'humain heureux en attendant la mort, le baseball fait fuir les impies en se présentant sous des dehors ennuyeux, et les fidèles qui persévèrent finissent par trouver la grâce.

Le baseball constitue, en soi et pour soi, un répertoire infini d'histoires. Tenez, si cela pouvait vous remettre d'aplomb au moment où votre Canadien dépend de Josh Gorges pour l'emmener quelque part — à ce sujet, preuve que les zexperts de hockey connaissent vraiment le hockey et pas juste votre Canadien, la nouvelle acquisition trois couleurs a été baptisée à la radio, pendant les deux ou trois heures qui ont suivi l'échange, «Josh George», «Josh Gorge», «Josh Georges» et «le gars de San Jose, là, comment il s'appelle déjà?» —, je vous raconterais une petite blaguette de derrière le marbre.

Deux personnages sont en train de déambuler sans projet précis le long d'un itinéraire qui n'a pas d'importance lorsqu'ils aperçoivent une poule avec des dents. «Regarde-moi donc ça toi là», commente l'un à destination de l'autre. «Les Cubs viennent de gagner la Série mondiale.» (Pour le bénéfice des gens étranges qui ne connaissent pas l'histoire et qui ne seraient donc pas à même de faire l'expérience du quotient d'hilarité considérable que recèle cet extrait d'ana, mentionnons que les Cubs de Chicago ont remporté la Série mondiale pour la dernière fois en 1908 et qu'ils en seront cette année à une 100e campagne depuis. Selon des sources, après les victoires des Red Sox en 2004, une première depuis 1918, et des White Sox en 2005, une première depuis 1917, les Cubs devraient remporter le championnat cette saison ou la prochaine, ensuite de quoi ce sera la fin du monde.)

Le baseball professionnel est aussi une illustration irréfragable qu'on n'arrête pas le progrès comme ça, juste parce que ça nous tente. Ainsi, en 2007, le Dodger Stadium de Los Angeles procédera à une innovation qui donne le goût de filer demain matin au ravin Chavez: des billets dans les gradins du champ extérieur, les bleachers*, à 40 $ avec hot-dogs, cacahuètes et boisson gazeuse à volonté. N'est-ce pas formidable, et révolutionnaire en même temps quand on y pense? En tout cas, l'idée a été résumée par Richard Oliver, chroniqueur au San Antonio Express-News, un journal auquel je suis abonné depuis le siège de Fort Alamo, de la manière suivante: du «Pepto-Baseball».

Ce n'est pas au hockey qu'on aurait des coups de génie semblables. Du bon manger jusqu'à ce que le sujet n'en puisse plus, je veux dire.

(*Ainsi nommés vers la fin du XIXe siècle parce que cette partie des gradins n'était pas couverte — il s'agissait des places les moins chères — et le bois des banquettes déteignait au soleil. On trouve cette information, et une quantité tellement saisissante d'autres qu'on en ressent un tournis semblable à celui que déclenche une séance de roteux à volonté, dans le bouquin A Game of Inches, de Peter Morris, dont le deuxième tome vient tout juste d'être publié.)

Fin février marque d'ailleurs le moment de se plonger dans les livres de balle, le baseball suscitant une littérature plus prolifique que l'amour, le crime, l'horoscope, la vie de personnes qui ne nous intéressent même pas et l'absurdité de l'existence réunis. Autre truc tout chaud sorti des presses, en guise d'ironie: A Well-Paid Slave, de Brad Snyder. L'histoire de Curt Flood, un voltigeur des Cards de St. Louis qui, échangé aux Phillies de Philadelphie à la fin de la saison 1969, refusa de se joindre à sa nouvelle équipe et consacra la fin de sa carrière en poursuivant les ligues majeures devant les tribunaux. Je suis un homme libre, disait Flood, et un esclave bien payé reste quand même un esclave; j'ai le droit de jouer pour l'équipe de mon choix. Bien sûr, il a perdu sa cause, mais il a quand même ouvert la porte à de grandes choses côté autonomie des joueurs.

Et l'ironie, on la constate avec cet immense marché de muscles que représente la date limite des échanges dans la Ligue nationale de hockey, où chacun dit je veux ceci, moi je veux cela, on devrait envoyer lui là-bas, moi je suis tanné de lui, débarrassez-nous de lui, allons chercher l'autre. Du bétail bien payé? On dirait qu'ils sont en train de négocier des cartes. Ou des noms dans un pool.

La prochaine fois, du reste, nous verrons qu'avec vos pools de hockey, de football et de baseball, vous faites preuve d'une banalité sans nom. On devrait vous échanger, tiens.

***

jdion@ledevoir.com

À voir en vidéo