Un chef en otage

Dès son premier jour en politique fédérale, Justin Trudeau a volé la vedette à son chef. La première conséquence de l'annonce, jeudi dernier, de sa candidature à l'investiture libérale dans la circonscription de Papineau à Montréal a été d'éclipser un énoncé majeur de Stéphane Dion sur l'avenir de la mission canadienne en Afghanistan.

Pendant que ce dernier discourait à l'Université de Montréal, son nouveau poulain faisait son premier tour de piste médiatique à Dorval. Du coup, le chef libéral s'est retrouvé en vedette américaine dans les médias. La décision libérale de s'opposer au prolongement de la mission afghane au-delà de son échéance actuelle de 2009 est pourtant infiniment plus susceptible de permettre au parti de marquer des points au Québec, comme ailleurs au Canada, que la présence d'un héritier de Pierre Trudeau dans l'arène.

L'épisode en dit long — une fois de plus — sur le rapport de force inexistant de l'aile québécoise du PLC par rapport à celle de l'Ontario. Il témoigne également de la position précaire de Stéphane Dion à la tête de ses propres troupes. Et il vient jeter un éclairage troublant sur la volonté réelle des libéraux de ressusciter au Québec, une volonté dont il était déjà permis de douter lors de la victoire de M. Dion en décembre dernier.

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La candidature de Justin Trudeau dans Papineau-Saint-Michel est le résultat d'une partie de bras de fer entre Stéphane Dion et les barons ontariens de son parti. Le chef libéral, appuyé en cela par ses troupes québécoises, ne voulait pas que Justin Trudeau soit la première recrue québécoise de son début de mandat. Il lui avait fermé les portes des quelques circonscriptions montréalaises qu'il réserve à d'éventuelles vedettes. Il a exclu l'idée de lui ouvrir la voie d'un couronnement à l'investiture dans Papineau-Saint-Michel.

Ce sont des signaux qui ne trompent pas. La décision de M. Trudeau de se mettre tout de même en piste pour l'une des circonscriptions les plus prenables de l'île de Montréal et les circonstances de l'annonce de ses intentions ne trompent pas non plus. Il s'agit d'un pied de nez à un chef à l'autorité limitée.

L'establishment québécois du PLC — à commencer par son chef — a maintenant le choix de se résigner à vivre avec un candidat encombrant ou de faire monter les enchères en lui faisant une lutte féroce dans Papineau-Saint-Michel. Ce qui est certain, c'est que, dans les officines torontoises du parti, on ne pardonnerait pas à Stéphane Dion une défaite à l'investiture de Justin Trudeau.

Tout cela survient au moment où le chef libéral est déjà en position de faiblesse. Ces temps-ci, les stratèges de son parti sont obnubilés par sa performance somme toute médiocre dans les intentions de vote en Ontario. Loin de voir la performance bonifiée du PLC dans les sondages québécois comme un indice prometteur, ils sont apparemment prêts à pratiquer la stratégie de la terre brûlée au Québec dans l'espoir de marquer quelques points pour le moins hypothétiques en Ontario.

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Dans tous les cas de figure, le virage québécois amorcé l'automne dernier sous l'impulsion du PLC-Québec est chose du passé. Les forces vives du parti avaient déjà sifflé la fin de la récréation en faisant le sort que l'on sait à Michael Ignatieff à l'occasion du congrès au leadership de l'an dernier. L'imposition de Justin Trudeau comme candidat s'inscrit dans la même démarche.

Il ne faut pas croire que l'on ignore, dans les hautes sphères libérales canadiennes, l'effet repoussoir potentiel d'une telle candidature au Québec. Qu'à cela ne tienne: en l'installant dans une place bien en vue dans le paysage québécois, les orthodoxes du PLC se dotent d'un gardien populaire de la rectitude politique libérale, un porte-étendard plus charismatique que son chef — ce qui n'est pas difficile dans les circonstances.

John Turner avait découvert à l'époque de Meech l'ampleur de l'ombrage que pouvait lui faire son prédécesseur. Si l'idée prenait à Stéphane Dion de s'écarter des sentiers battus de l'idéologie fédéraliste de sa formation, il trouverait le même clan en travers de son chemin.

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En décembre, Stéphane Dion est devenu le premier chef du PLC à remporter le leadership de sa formation sans gagner le Québec. Si la garde montante ontarienne ne s'était pas ralliée à sa cause, il n'aurait pas remporté la victoire.

L'appui des Gerard Kennedy, Martha Hall Finlay et autres n'était pas totalement désintéressé. En choisissant le seul candidat québécois en lice, ils s'assuraient que la règle de l'alternance les favorise la prochaine fois. Le temps n'est pas le meilleur allié de ces dauphins présumés.

Une résurrection en bonne et due forme du PLC au Québec ne serait pas une condition gagnante pour plusieurs des futurs aspirants à son leadership. Si l'aile québécoise du PLC avait été plus vigoureuse, Michael Ignatieff serait chef du parti aujourd'hui. Un PLC-Québec en bonne santé ne laisserait jamais passer un candidat au leadership hostile à la reconnaissance du statut national du Québec comme Gerard Kennedy l'a été.

Il ne fait pas de doute que la résurrection du Parti libéral au Québec est la priorité absolue de Stéphane Dion. Mais il est loin d'être évident que c'est celle de l'ensemble de son parti. S'il ne réussit pas à redonner vie à son parti au Québec aux prochaines élections, M. Dion est presque certainement voué à n'être qu'un chef de transition. De leader en otage, il deviendra un chef de l'opposition en sursis.

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chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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