Perspectives - Pfouitt!

Comme c'est souvent le cas dans la vie, la mondialisation est un phénomène plus complexe qu'on ne le dit. Si son impact sur la vie des travailleurs est bien réel, il ne prend pas toujours la forme que l'on croirait. En prendre conscience est important, alors que l'intervention des gouvernements est requise et que l'on a tendance à en appeler aux réponses toutes faites.

Rares sont les médias à s'être donné la peine de signaler le dépôt de la première étude scientifique conjointe de l'Organisation mondiale du commerce et de l'Organisation internationale du travail portant sur l'impact de la mondialisation sur l'emploi. Le rapport de 123 pages n'employait pourtant pas de mots tellement difficiles à comprendre*. Nos journaux et notre télévision sont pourtant friands d'histoires d'emplois perdus à cause de la concurrence de la Chine et de témoignages bien sentis sur le drame de ces millions de travailleurs d'ici et d'ailleurs dont les conditions de vie sont bouleversées par la libéralisation des échanges. Mais le jour où des experts issus de l'institution qui incarne, aux yeux de plusieurs, la mondialisation dans toute sa puissance (l'OMC) s'associent pour la toute première fois aux experts de l'organisation qui s'est faite la championne des droits des travailleurs (l'OIT) afin de faire le point sur ce que la recherche scientifique a jusqu'à présent véritablement observé sur le phénomène: pfouitt!... il n'y a plus personne à l'écoute.

Il faut dire que les experts sont arrivés à la pire conclusion qui soit pour la plupart des médias, c'est-à-dire «qu'il n'y a pas de généralisation simple possible sur les liens entre le commerce et l'emploi», et que le nombre d'emplois et leur qualité dans un pays dépendent d'une multitude de facteurs liés aussi bien au contexte économique mondial qu'aux politiques intérieures. Mais quand même!

Les experts de l'OIT ont tout de même convenu que la libéralisation des échanges avait, à long terme, un effet positif sur la croissance économique et la réduction de la pauvreté dans les pays riches comme dans les pays pauvres, et que «le principal moteur de l'inégalité» dans le monde du travail n'est pas la mondialisation mais les changements technologiques. Les experts de l'OMC ont quant à eux admis que la libéralisation du commerce fait plusieurs victimes au Sud comme au Nord et qu'elle ne pourra jamais se poursuivre sans l'intervention active des gouvernements afin de forcer une meilleure répartition de ses bénéfices.

Le rapport établit aussi que la mondialisation affecte le monde de l'emploi d'une façon différente de ce qu'on pensait. On entend encore souvent dire que les secteurs économiques requérant des emplois peu qualifiés, comme le vêtement, sont destinés à être transférés vers les pays pauvres et que l'avenir des travailleurs occidentaux ne se trouve plus que dans les secteurs de pointe comme l'aérospatiale ou les biotechnologies. Il s'avère, en fait, que chaque secteur à ses champions et ses perdants issus des pays riches comme des pays pauvres, et que si rien n'empêche une entreprise occidentale de rester compétitives dans un secteur comme le vêtement, rien ne dit non plus que des travailleurs québécois de l'aérospatiale ne perdront pas leurs emplois à cause de la concurrence chinoise.

Quoi qu'en disent les journaux et la télévision, les experts remarquent également que la situation mondiale de l'emploi «n'a guère connu de changement spectaculaire au cours des deux dernières décennies» et que la fameuse délocalisation d'emplois du Nord vers le Sud demeure un phénomène relativement marginal. Ils constatent néanmoins que le niveau d'insécurité des travailleurs à ce chapitre va grandissant et que leurs patrons ne font rien pour les rassurer, ne se gênant pas pour laisser planer la menace de sous-traitance et de délocalisation afin qu'ils réduisent leurs exigences salariales et autres.

Agaçantes nuances

Les auteurs de l'étude ne se sont pas aidés non plus auprès des médias en se disant incapables de donner la recette secrète pour s'adapter à la mondialisation. Tout dépend de la situation de chaque pays, ont-ils dit. Des politiques d'emplois et des politiques sociales sont absolument nécessaires ne serait-ce que pour s'assurer que «les avantages de l'intégration économique mondiale soient partagés de façon suffisamment large pour que le public soutienne on continue de soutenir l'ouverture commerciale», mais aucun moyen n'est parfait. Les impôts aident à répartir la richesse mais peuvent faire fuir les investisseurs. Un bon filet social aide à atténuer les chocs économiques mais peut décourager les travailleurs à chercher activement un nouvel emploi. L'État est le seul acteur à pouvoir mettre en place un ensemble cohérent de mesures, mais il lui est plus difficile que jamais de savoir quels secteurs et quelles entreprises seront à l'avenir les gagnants et les perdants de la mondialisation.

Chose certaine, on ne se trompe pas à investir dans l'éducation et la formation professionnelle, disent nos auteurs. Ce facteur détermine la capacité d'une économie «à adopter des technologies nouvelles et peut-être à les perfectionner». Il améliore aussi «la capacité des individus à faire face au changement, aspect important dans un monde mondialisé».

Pour le reste, il vaut sans doute mieux prendre son temps plutôt que courir sur la voie de la libéralisation des échanges. «Il est probable qu'une libéralisation graduelle associée à des programmes d'ajustement bien ciblés abaisse les coûts d'ajustement et accroît les avantages», disent-ils.

Cela vient nuancer cette idée répandue dans les officines gouvernementales que le processus d'ouverture des marchés est comme faire la bicyclette, s'il n'avance pas, tout risque de s'écrouler. L'étude vient aussi contredire tous ceux qui ont des réponses toutes prêtes sur la mondialisation, que ce soit le sabordage de l'OMC, de l'ALENA et de l'Union européenne et le retour au protectionnisme, ou alors une libéralisation du commerce à tout crin et le laisser-faire économique. Soit autant de nuances dont les médias, mais souvent nous tous, individuellement, n'aimons généralement pas nous embarrasser.

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-Vous pouvez en juger par vous-même au: http://www.wto.org/indexfr.htm.

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