Ultimatum à l'Église des États-Unis

Incapable de résoudre la dispute théologique sur les évêques homosexuels et le mariage gai, l'Église anglicane, troisième confession chrétienne en importance, se dirige vers un schisme. Réunis récemment en Tanzanie, les dirigeants des Églises nationales n'ont pu trouver de compromis. Ils ont, au contraire, donné à l'Église des États-Unis jusqu'au 30 septembre pour cesser d'élire des évêques homosexuels et de bénir des unions entre personnes de même sexe.

Certains de ces chefs spirituels, peut-on penser, se seront ralliés à cet ultimatum dans l'espoir qu'entre-temps une solution évitera les déchirures au sein d'une confession qui compte quelque 77 millions de membres dans le monde. L'an prochain, en effet, un concile mondial réunissant 38 Églises nationales devrait prendre une décision finale. Comme l'indique toutefois la réunion de Tanzanie, les positions sont déjà tranchées, sinon durcies. Ainsi, pour la première fois dans son histoire, l'anglicanisme se prépare à expulser les communautés qui refuseront de s'en tenir à l'orthodoxie traditionnelle. Un projet de procédure de séparation a même été commandé.

Un communiqué a été diffusé au terme de cette réunion. On peut, certes, l'interpréter comme une invitation faite à l'Église américaine de ne pas précipiter les choses et de mesurer les conséquences de ses positions sur sa participation future à la «communion» anglicane. Mais à cette même réunion, on a aussi mis en place, pour les communautés dissidentes des États-Unis, un «Conseil» séparé qui prendra soin de leurs besoins d'ordre spirituel et administratif. N'est-ce pas déjà un schisme sans le mot?

L'Église épiscopalienne des États-Unis (désignation des anglicans dans ce pays) s'est attiré la réprobation de plusieurs de ses membres en acceptant comme évêque au New Hampshire le pasteur Gene Robinson, un homme ouvertement gai et vivant avec un conjoint de cette orientation. Plusieurs congrégations, qui ont résolu, depuis, de quitter l'Église épiscopalienne, ont trouvé des appuis en Afrique et en Amérique latine. En Grande-Bretagne, des dissidents avaient également demandé à l'archevêque de Canterbury, Rowan Williams, de leur accorder une organisation séparée.

La crise qui se répand paraît d'autant plus significative que les congrégations anglicanes, contrairement, par exemple, aux Églises nationales chez les catholiques, jouissent d'une grande autonomie. Cette crise serait envenimée, quant aux États-Unis, par un certain antiaméricanisme en Afrique et en Amérique latine et par les appuis qu'y auraient acquis de riches congrégations conservatrices. Une lutte de pouvoir serait même engagée avec les anglicans libéraux. Telle est du moins une interprétation recueillie en décembre passé par Michael Volpy, chronique religieux du Globe and Mail.

Au Canada

Bien que les anglicans du Canada ne soient pas été directement visés par les décisions de Tanzanie, leur chef spirituel, l'archevêque Andrew Hutchison, les invite à suivre de près les événements aux États-Unis. L'Église canadienne n'a pas d'évêque gai, mais elle a été entraînée dans la dispute quand l'évêque de Vancouver, Michael Ingham, a accepté la célébration d'unions homosexuelles dans son diocèse. Des paroisses y ont demandé à relever d'une autre autorité que la sienne. Dans une récente entrevue au Globe, Mgr Ingham craint désormais que les choses ne s'aggravent dans le christianisme en Occident.

Si les discussions se déroulent comme prévu, les épiscopaliens des États-Unis auront six mois pour rendre leur réponse aux conditions posées en Tanzanie. Déjà, ils avaient accepté de faire une «pause» dans la transformation du pouvoir au sein de leur Église. De passage à Montréal à l'occasion des Outgames de l'été 2006, Mgr Robinson s'était montré optimiste, l'anglicanisme ayant su trouver déjà d'autres accommodements. Toutefois, si les femmes ont accédé à la hiérarchie dans ce pays, ailleurs dans le monde le tiers des Églises anglicane n'ont pas de femmes dans leur clergé.

Entre-temps, l'Église anglicane du Canada, elle aussi divisée, va tenter de définir sa propre position — cette fois en sachant, si elle imite la congrégation américaine, quels risques elle prendra, tant chez elle qu'au sein de la communion mondiale. Elle doit tenir en juin à Winnipeg, au Manitoba, un synode général de ses congrégations. Ce synode ne réunira pas seulement des évêques ou des prêtres. De simples fidèles y participeront de plain-pied. Jusqu'ici l'opposition aux gais a paru venir surtout du clergé. Le débat permettra de voir quel courant prévaut parmi les laïcs.

Pour l'occasion, une commission théologique a tenté de trouver, sinon une réponse à la question de l'homosexualité, du moins une manière de la traiter sans rompre l'unité entre congrégations. Parmi ses recommandations, deux propositions seront mises aux voix. L'une laisse entendre que l'union gaie n'est pas une question d'importance fondamentale dans la doctrine anglicane. Une autre propose de laisser chaque diocèse ou paroisse choisir sa propre voie.

Quel que soit l'accueil fait à ce compromis, des observateurs s'attendent à un refus des dissidents minoritaires. Si les traditionalistes perdent le vote, vont-ils se rallier pour ne pas briser l'unité de l'Église? Une telle éventualité paraît douteuse. À l'inverse, si la position traditionnelle est rétablie, on voir mal les adeptes du changement se ranger dans une Église refusant de faire une place aux nouvelles réalités.

Montée des intégrismes

Ce risque n'est pas propre à l'anglicanisme. L'homosexualité divise encore la plupart des religions tout comme la quasi-totalité des sociétés. Des religieux la combattent, d'autres la reconnaissent. Chez les catholiques, par exemple, l'unité ne tient qu'au refus de Rome d'aborder ces questions et à l'hésitation des Églises nationales d'entreprendre sérieusement d'y répondre. Les milieux religieux ne sont pas seuls à résister. À ce jour les pays qui ont tranché le débat en faveur du changement sont l'exception, non la règle.

Bien plus, avec la monté générale des intégrismes et du conservatisme, même dans les États démocratiques, l'émancipation sociale des gais, loin de progresser, risque de subir des reculs. Au Canada, les objections juridiques ont été finalement résolues; et chez les anglicans du pays, les objections théologiques sont ébranlées. Mais dans la vie de tous les jours, les vieilles résistances culturelles n'ont pas été éliminées.

En misant sur un changement aux lois et aux symboles, le mouvement de promotion des droits de cette minorité a obtenu des gains importants. Mais il aura peut-être aussi réveillé des oppositions, sinon une hostilité, dont on n'a pas encore mesuré toute la force. Même dans un pays pluraliste et démocratique comme le Canada, quel gouvernement le moindrement fragile ou minoritaire aurait osé en finir avec cette discrimination? Il aura fallu un jugement de cour pour vaincre la résistance.

Des anglicans voient dans les changements qu'ils acceptent, non seulement une juste ouverture envers leurs propres membres, mais une responsabilité dans la lutte contre la discrimination. En cas de schisme, les gais sinon les femmes pourront gagner l'appui des congrégations qui leur resteront favorables, mais seront rejetés des autres. Dans l'ensemble, l'anglicanisme en sortira affaibli, dans sa propre «communion» mais aussi quant à son influence dans le monde.

Cruel paradoxe, alors que les Églises chrétiennes, après des siècles de division, veulent mettre fin à ce «contre-témoignage», la dispute sur la sexualité risque d'y causer plus de déchirement et d'éloignement.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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