Vrais et faux débats

Dans un sondage publié cette semaine, on apprenait que 44 % des Québécois pensent que la santé constituera le principal enjeu de la campagne électorale qui s'amorce. L'environnement suivait avec 19 %. Quant à l'emploi et à l'éducation, ils n'étaient mentionnés que par 7 % des répondants.

Nous vivons de plus en plus vieux, on guérit de plus en plus de cancers et, malgré quelques ratés, le système hospitalier fonctionne relativement bien. Objectivement, on ne peut pas parler de crise, mais on dirait que nous avons développé une véritable obsession pour notre santé, à tel point que nous souhaitons en faire le débat principal de cette campagne électorale. L'école est bien plus en crise que l'hôpital, mais c'est celui-ci qui occupe nos esprits. Cela s'explique, car les difficultés du secteur de la santé sont décrites ad nauseam par les médias. Corridors d'urgence encombrés, épidémies de C. difficile, tout cela est concret, facile à percevoir et à comprendre. Mais doit-on, comme l'a fait André Boisclair cette semaine, accuser de négligence le premier ministre dans l'affaire de l'hôpital Honoré-Mercier comme si c'était lui et son cabinet qui développaient et mettaient en oeuvre les programmes et les méthodes de désinfection? Bien sûr que non. Voilà un débat d'experts et de spécialistes sur lequel se penche actuellement un coroner. Le véritable débat dans le domaine de la santé n'est pas celui des urgences, c'est celui de son financement et de son statut. Doit-on consolider le système de santé public, affirmer son universalité et favoriser systématiquement son enrichissement ou, comme le préconisent les «lucides», désengorger le système en faisant appel au secteur privé, instaurer des tickets modérateurs et permettre le développement d'une médecine à deux vitesses? «That is the question», une question qu'a timidement posée cette semaine Mario Dumont, question clé que M. Charest va soigneusement tenter d'éviter.

La crise de l'école, par contre, est relativement difficile à percevoir et à documenter. De plus, elle intéresse peu les médias de masse. Elle ne s'impose pas car elle s'exprime en termes théoriques et statistiques. Le bulletin, seul lien concret des parents avec l'enseignement, symbolise cette crise existentielle. André Boisclair a déclaré plusieurs fois dans le passé qu'il ferait de l'éducation sa grande priorité. Jeudi, il a annoncé qu'il investirait «massivement» dans la réfection des écoles. Le problème de l'école québécoise, ce n'est surtout pas le béton qui s'effrite, ce n'est pas un problème de conception des structures métalliques. Qu'est-ce que l'école? Que doit-on enseigner? Comment former les enseignants? L'école est-elle un lieu d'acquisition des connaissances ou un lieu d'apprentissage de la vie? Doit-elle former des citoyens responsables ou des travailleurs compétents? Voilà les questions angoissantes qui se posent aujourd'hui et qui, bien plus que les réaménagements dans le secteur de la santé, vont modeler et conditionner l'avenir de tout le Québec.

Il y a un débat qui ne se fera pas même s'il est intimement lié à la «crise» de la santé et à celle de l'école: c'est celui de la lutte contre la pauvreté. La pauvreté est la mère et la source principale de multiples maux qui affligent les systèmes de santé et d'éducation. Ce sont dans les milieux ravagés par la pauvreté qu'on retrouve le plus d'élèves souffrant de déficit d'apprentissage et de problèmes de comportement. C'est aussi dans ces couches de la population qu'on retrouve une proportion inacceptable de problèmes d'obésité chronique productrice de diabète et de diverses autres pathologies. Plus on est pauvre, moins on réussit à l'école et plus on fréquente l'hôpital. Quand on évoque les problèmes de santé publique, on insiste systématiquement sur la prévention. C'est, dit-on, l'outil non seulement le plus efficace à long terme mais aussi le moins coûteux pour la collectivité. Mais comme les trois grands partis se sont lancés dans l'opération de grande séduction de la classe moyenne, voilà une forme de prévention dont on ne parlera pas beaucoup.

On discutera beaucoup, enfin, de l'autre pauvreté qui afflige le Québec, celle des régions. Je dis «enfin» car voilà une crise qu'on a laissé se développer depuis des dizaines d'années et qui vient de nous sauter au visage à la suite des difficultés que connaît l'industrie forestière. Le problème des régions est beaucoup plus profond et structurel, et il ne tient pas aux seules difficultés de l'industrie forestière. Comment créer de la richesse dans les régions et comment s'assurer que cette nouvelle richesse demeure dans les collectivités locales? Ce n'est certainement pas en saupoudrant des subventions et des prêts pour le développement privé, comme le prévoit le budget déposé cette semaine. Le développement régional requiert une approche globale, un cadre législatif qui permette aux régions de contrôler leur développement et surtout de s'approprier une partie de la richesse collective. Le développement anarchique de l'industrie éolienne illustre parfaitement la problématique du développement régional. Québec solidaire a lancé ce débat avec clarté cette semaine, mais les propositions de Françoise David n'ont provoqué aucun écho. Et, on le sait, il ne faudra pas compter sur André Boisclair pour la relayer dans cette discussion. Voilà un vrai débat qui ne se fera pas.

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