Aucune de ces réponses

Pressé de questions, un citoyen inscrit sur la liste a finalement reconnu qu'au fond, contrairement à ce qu'il avait prétendu jusque-là, il souhaitait une campagne électorale sale à l'os.

«D'abord, je dois déclarer que j'adore être pressé de questions. Cela me fait sentir vivant et au centre de l'action. À cet égard, je suis un peu comme un politicien. Oh, certes, les politiciens vous diront que c'est pas facile, avoir tous les jours 400 micros sous le nez et se faire mitrailler d'interrogations pertinentes. Mais imaginez un instant un chef de parti principal à qui on ne poserait jamais de questions ou dont on ne rapporterait jamais ce qu'il raconte puisque de toute façon il raconte n'importe quoi. Vous savez comment il se sentirait, le chef de parti principal? Déprimé. Inutile. Avec une conscience aiguë de l'absurdité de toute chose. Remarquez, ce ne serait pas mauvais en soi. Les médias devraient d'ailleurs essayer ça une bonne fois: ne pas suivre la campagne. Pas un mot là-dessus. Rien du tout. Juste des articles sur l'état des relations humaines à l'ère postmoderne et des sondages sur les marques préférées de savon à vaisselle», a fait savoir le citoyen inscrit sur la liste lors d'une période de questions.

«Vous ai-je déjà dit que j'avais jadis été appelé dans le cadre d'un sondage sur les marques préférées de savon à vaisselle? Vrai de vrai», a poursuivi le citoyen inscrit sur la liste. «Le gars m'a demandé: "Quelle est votre marque préférée de savon à vaisselle?" Lorsque je lui ai répondu que je n'en avais aucune et que je ne savais même pas une bouteille de quelle marque se trouvait à ce moment jouxtant mon évier double, il a enchaîné: "OK, mais mettons que vous auriez une marque préférée, ce serait laquelle, X, Y, Z ou aucune de ces réponses?" J'ai dit: "Aucune de ces réponses, bien que votre assertion n'ait pas de sens puisque les autres réponses n'en sont pas étant donné que je ne les ai pas répondues." Or figurez-vous que le gars a été capable de me garder au téléphone pendant 45 minutes à me demander si j'étais généralement satisfait d'aucune de ces réponses et si, dans l'hypothèse où on me faisait une offre que je ne pourrais refuser, je serais disposé à essayer une réponse au lieu d'aucune. À la fin, je me suis retrouvé à défendre avec la dernière énergie aucune de ces réponses, alors que je me fous éperdument du savon à vaisselle, même dans un contexte de propreté. Je pense que c'est un peu la même chose en politique. J'ai beau répondre que personne ne me tente, ils finissent toujours par me faire dire que de toute façon, je n'ai pas le choix et qu'il me faut choisir.»

«Mais là, je sens que je n'ai pas répondu à votre question. Ça doit être l'ambiance de la campagne», a dit le citoyen inscrit sur la liste.

Le citoyen s'est dit d'autant plus heureux de s'adresser à des journalistes que ceux-ci ont don' le don de poser les vraies questions. «Il s'agit d'un des grands paradoxes de notre société contemporaine», a-t-il relaté. «Tous les gens que je connais font partie du vrai monde, mais ils posent de fausses questions. Comme celle-ci, par exemple: "Dis-moi donc ce que tu penses de la campagne électorale." Non seulement c'est une fausse question, ce n'est même pas une question. Sans point d'interrogation ni rien. Même pas d'amorce de forme interrogative. Les journalistes, eux, ils sont du faux monde et ils savent comment ça marche. Toujours aller au fond des choses et faire rejaillir le droit du public à l'information. Tenez, vous allez voir, pendant la campagne électorale, à un moment donné, il y a un chef de parti principal qui va dire: "Cet autre chef de parti principal est un tarla de toute première catégorie." L'autre chef en question sera dès lors informé des propos du premier parce que l'essentiel d'une campagne électorale consiste à s'envoyer paître les uns les autres.»

«Et imaginez, si je sais ça, combien les journalistes, ces vecteurs de la vérité, le savent aussi. Ils auront donc entendu dire, parce qu'ils sont très vite sur leurs potins — veuillez excuser le calembour vaseux, mais je n'y peux rien, ce sont les journalistes qui m'incitent à user d'aussi discutables procédés, eux qui te me nous vous pondent des titres comme "Tirer à boulets rouges sur le Parti libéral" ou "Les bleus tournent au vert" ou "J'ai ri jaune quand j'ai reçu une enveloppe brune" —, que l'un a traité l'autre de tarla et que le supposé tarla est fin prêt à dire à l'autre que celui qui le dit c'est celui qui l'est. Ils vont donc arriver devant le chef-tarla, planter leurs 400 micros et, sachant comment ça marche, lui demander: "Pis?" Voilà ce que j'appelle poser les vraies questions. Ainsi jaillit la lumière et prospère la démocratie de représentation», a vociféré le citoyen inscrit sur la liste.

N'ayant toujours pas indiqué les raisons pour lesquelles il souhaitait une campagne électorale sale à l'os, le citoyen inscrit a déclaré que le fait de poser de vraies questions n'entraîne pas nécessairement la livraison de vraies réponses.

«Je vous dirai ceci», a-t-il continué, une entrée en matière qui illustre toujours le fait qu'un politicien s'apprête à ne pas répondre à une question, fût-elle vraie. «Tout le faux monde est là à réclamer une campagne propre, avec des idées, des programmes, des engagements, des débats de fond et autres niaiseries. Si on suit leur logique, cela voudrait dire que s'il y avait de la saleté dans la campagne, les journalistes n'en parleraient pas, car ils se trouveraient à encourager ce qu'ils réprouvent profondément. Vous croyez à ça, vous? Moi oui, parce que les journalistes ont un point en commun: ils ne causent que des vraies affaires, comme les 263 priorités désignées par les partis principaux comme étant prioritaires. Or, si la campagne est sale à l'os, avec plein d'attaques personnelles et d'insultes et de pitchage de bouette, ce que je qualifierais de politique-friction, cela signifiera qu'on n'en entendra pas parler. Ainsi, on ne connaîtra pas les promesses qui ne seront pas tenues et on ne pourra conséquemment pas reprocher au gouvernement ne pas avoir tenu ses promesses. Comme ça, le vrai monde retrouvera sa foi en notre démocratie, la plus saine de l'univers connu, et tout redeviendra diguidou.»

Le citoyen inscrit sur la liste a conclu la période de questions en déclarant que les prochaines semaines allaient être déterminantes pour ce qui arrivera ou pas par la suite. Lui-même en profitera pour laver de la vaisselle. «Mais rassurez-vous», a-t-il dit. «C'est de la fausse vaisselle.»

jdion@ledevoir.com

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