La fin des tabous?

Si plusieurs incrédules croient que la politique ne peut pas changer le monde, ils ne pourraient pas en dire autant de ces événements que nous révèlent semaine après semaine les médias et qui repoussent sans cesse les limites de ce que l'on croyait moralement et humainement acceptable.

On apprenait mardi qu'un foetus de 22 semaines, qu'une main adulte pouvait contenir, a subi l'assaut de la science, jadis fiction, avec pour résultat la survie du prématuré. Évidemment, les ingénieurs médicaux qui triomphent à la suite de leur exploit sont incapables de prédire quelles séquelles à long terme subira l'enfant. Ce sont ces séquelles précisément qui amènent la majorité du corps médical à déclarer inadmissible éthiquement la pratique de cette forme d'acharnement thérapeutique.

Capacité technologique

Ceux qui estiment, et ils sont légion, que la capacité technologique seule détermine l'éthique des interventions jadis impossibles, ceux-là se réjouissent de ce pas en avant pour l'humanité. Avec une telle morale, nous nous dirigeons inéluctablement vers le rêve-cauchemar du clonage humain. Ne sommes-nous pas à l'ère de l'abolition de tous ces tabous, ces freins répressifs à la déesse liberté? Comme le disait cette semaine à la radio un auditeur jubilatoire: «Y va y avoir encore des chialeux, pis des moralisateurs, pour dire que c'est mal. On s'en sacre.»

Pendant ce temps, en Allemagne, un frère et une soeur incestueux qui ont mis au monde quatre enfants s'adressent aux tribunaux pour faire reconnaître leur couple. Leur avocat appuie son argumentation sur le droit des adultes consentants à choisir les partenaires sexuels de leur choix. Cette reconnaissance publique exigée par ce couple n'est-elle pas une indication du recul des tabous, même du plus puissant et du plus universel d'entre eux? On pourrait même parler de décadence. Faut-il se surprendre puisqu'on est souvent estomaqués de découvrir, même dans notre entourage, des esprits confus, fêlés serait le terme plus exact, pour lesquels rien de ce qui est du ressort de l'être humain ne doit nécessairement demeuré caché ou interdit? Comme si c'était l'interdit et le tabou qui étaient inhumains, alors que c'est souvent le contraire. Avec des demandes comme celle du couple allemand, nous ne sommes plus dans l'immoralité, nous ne sommes plus dans l'indécence, mais bien plutôt dans la régression au sens le plus primitif du terme.

Notre propension à toujours repousser les limites de la tolérance en ces matières nous entraîne nécessairement à une remise en cause éventuelle de l'interdiction de la polygamie, dont on connaît les conséquences pour les femmes en particulier. Sur quels principes, autre que moral, repose dans nos pays le refus de la polygamie? Dans le contexte actuel, le jour n'est donc pas loin où nos tribunaux auront à trancher sur cette question, au nom sans doute des accommodements raisonnables en regard de la religion.

On a poussé les hauts cris lorsque les autorités de l'Église, le cardinal Turcotte le premier, ont affirmé, dans leur opposition au mariage entre deux personnes du même sexe, que cela pouvait ouvrir la voie aux polygames et aux incestueux. Il faut avoir le courage d'admettre que l'argument était moins spécieux qu'on ne l'a prétendu. Même si l'on reconnaît, et il faut insister là-dessus, que le mariage gai n'est pas de même nature que la polygamie et les unions incestueuses entre adultes, il faudra bien trouver en droit, en s'appuyant sur la Charte, des arguments légaux qui soient cohérents. Ceux qui croient à l'évidence de ces arguments font peut-être erreur.

De fait, force est de reconnaître la difficulté que nous rencontrons à définir la morale en dehors de la dimension religieuse. Traumatisée par un siècle de culture du péché dont l'impureté était le vaisseau amiral, la société québécoise de la seconde moitié du XXe siècle apparaît très allergique à tout jugement moral. «Tu ne me feras pas la morale» est la phrase qui précède souvent la confidence ou l'aveu.

Matière à débattre?

Les intégristes religieux nous perturbent d'autant plus que nous retrouvons dans leurs obsessions du mal et du péché de la chair ces relents d'un passé que nous avons enterré pendant la grande récréation des années 60 et 70. Par exemple, le malaise que nous ressentons devant le comportement débridé et provocant de jeunes femmes dans les bars, dont on a vu des photos cette semaine dans les journaux, ce malaise doit être tu. À la limite, on peut parler de mauvais goût, peut-être de vulgarité, mais jamais d'immoralité. Que les bars, des lieux publics, se transforment en antichambres de bordels ou en bordels tout court, pour user du parler cru dont plusieurs semblent souhaiter qu'il définisse désormais l'identité québécoise, ce recyclage des lieux de divertissement ne doit-il choquer que les scrupuleux et l'extrême droite morale?

Entre l'obsession sexuelle telle qu'on l'a connue érigée en tabou et en interdits, et que les extrémistes religieux nous renvoient comme un miroir, et la sexualisation à outrance vécue comme un affranchissement social et personnel qui ne tolère aucune entrave n'y a-t-il pas matière à débattre? Pourquoi l'immoralité et l'amoralité seraient-elles des positions d'avant-garde? Pourquoi le questionnement moral des actes humains serait-il à ce point une menace en ces jours d'une époque moins drôle et moins libérée que les apparences ne nous le laissent croire?

denbombardier@vidéotron.ca

À voir en vidéo