La petite chronique - Calet ou l'insouciance feinte

Si vous estimez que la littérature est affaire d'idées avant tout, Henri Calet n'est pas fait pour vous. Si, en revanche, vous attire plutôt la sensibilité intelligente et fantaisiste, mêlée d'une tristesse innée qui ne se prend pas au tragique, vous êtes en présence d'un auteur dont le moindre des textes vous sera précieux.

Journaliste à sa façon, romancier de lui-même, trouvant plaisir à se moquer de sa petite personne, Calet est mort en 1956, âgé à peine de 52 ans. La plupart de ses écrits ont à voir avec Paris. Un arrondissement en particulier, le 14e. Le monde des petits artisans, des voleurs à la tire, des gagne-petit, de ceux qui déménagent à la cloche de bois par obligation et par ruse. C'était là l'univers de son enfance, qu'il raconte avec tant de verve dans Le Tout sur le tout.

Acteur et témoin est un recueil d'articles parus dans les journaux parisiens entre 1947 et 1955. On reprend au Mercure de France, sans la moindre remise à jour, si l'on excepte le texte en quatrième de couverture, le livre paru en 1959. Peut-être ne devrais-je pas dire que mon exemplaire acheté en 1961 chez un libraire aujourd'hui disparu depuis longtemps, Déom plus précisément, est usé jusqu'à la corde. Le nombre de fois où j'ai ouvert ce bouquin!

Ces chroniques renferment à peu près tout ce qui pour moi fait le charme de la littérature. À partir d'un événement anodin, une séance de signature dans un grand magasin ou une visite au Musée de l'asperge, Calet, sans aucun effort de style, volonté de drôlerie ou tentative de nous apitoyer sur son sort, raconte l'émerveillement et la surprise de vivre.

Il a beau écrire: «Ce n'est pas sans un certain chagrin que je viens de faire, à plusieurs reprises, cette constatation: je ne trouve plus aucun plaisir à regarder en arrière ni, d'une façon générale, à chiffonner dans mon passé. Plus précisément, ce qui m'intéressait naguère, c'était de me regarder au moyen d'une sorte de jeu de glaces, d'un maniement d'ailleurs assez compliqué, en m'y prenant à peu près comme si j'eusse voulu étudier ma nuque ou le derrière de mon crâne.» Il a beau faire cette confession, c'est ce que nous aimons chez lui, cette façon de se regarder vivre, de se comporter en toutes circonstances comme une sorte de Charlot ou de Buster Keaton. Il faut attendre son dernier livre, Peau d'ours, recueil de notes colligées par Christiane Martin du Guard qui fut la dernière compagne de sa vie, pour apprendre que ce ton désabusé et amusé était le fait d'un être de souffrance.

Si j'étais libraire, je dirais à mes clients privilégiés de se porter acquéreurs de ce petit livre. Ils pourraient devenir accros pour la vie.

Puisqu'il est question ici de chronique, pourquoi ne pas signaler un sympathique essai qu'Henri Hugues Lejeune a consacré à Bernard Frank, décédé il y a moins d'un an. On sait que Frank a été l'ami de Sagan, qu'il a frayé avec Sartre et que ses chroniques dans Le Nouvel Observateur valaient d'être lues pour peu qu'on ait de la littérature une curiosité qui va au-delà de ce qu'on appelle les «nouveautés» par une sorte d'euphémisme ambiant. Encore qu'il me faille admettre que l'évocation de cette figure des lettres parisiennes n'a rien de définitif. Curiosité, Frank, dans un texte cursif, livre ses commentaires au sujet de l'essai qui lui est consacré.

Collaborateur du Devoir

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Acteur et témoin

Henri Calet

Mercure de France

Paris, 2006, 230 pages

Un vieil ami

Bernard Frank

Henri Hugues Lejeune

Robert Laffont

Paris, 2006, 356 pages

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