En aparté - Désillusion

Peut-on, comme le journaliste Lousteau, ne pas lire un livre mais en parler tout de même ouvertement? Lousteau? Oui, Lousteau, le journaliste d'Illusions perdues, ce roman de Balzac où l'univers du livre et de l'imprimerie occupe une place prépondérante.

Lousteau, croit-on, pourrait travailler encore dans bien des journaux. Mais est-ce que les journaux sont vraiment peuplés de Lousteau? Bien des gens le pensent. On l'a toujours cru, en fait. Et on le croira encore. Mais ce faisant, on oublie surtout aujourd'hui de constater que le premier problème des médias à l'égard des livres est qu'ils n'en parlent plus ou presque. Vérifiez vous-mêmes: un peu partout, l'espace médiatique consacré aux livres a rétréci comme une peau de chagrin.

On a procédé à toutes sortes de coupes sombres dans la forêt de papier des idées. Les livres qui restaient ont été rangés sur les étagères du divertissement, dans la section trop étroite du petit profit. À ne vouloir que relever des cotes d'écoute, on en est venu à oublier que la littérature est capable de soulever le monde. Une phrase de Balzac revient alors forcément en tête: un journal est conçu d'abord pour flatter une opinion plutôt que pour l'éclairer.

Un professeur du nom de Pierre Bayard vient de faire paraître aux Éditions de Minuit un petit traité iconoclaste et paradoxal intitulé Comment parler des livres que l'on n'a pas lus?. Pour Bayard, déjà auteur entre autres choses de Comment améliorer les oeuvres ratées?, nous sommes tous en quelque sorte des Lousteau, que l'on soit journaliste ou non. Sur un mode très marqué au sceau du XVIIIe siècle, avec le ton et la belle ironie d'un Swift qui aurait cependant séjourné un peu trop sur les bancs d'école des facultés des lettres moulées, Pierre Bayard examine les différents cas de figure qui permettent aujourd'hui à tant de gens de parler d'ouvrages qu'ils n'ont pour ainsi dire pas lus.

Bayard découvre d'abord pour nous ce que l'on savait déjà: les étudiants sont parmi ceux qui parlent le plus souvent de livres qu'ils n'ont pas vraiment lus. Est-ce grave? Non, s'empresse-t-il de répondre, avec une certaine ironie. L'important est que, par la présence des livres dans leur vie, même ceux qu'ils n'ont pas lus, les étudiants enrichissent une partie de leur «livre intérieur», le seul qui compte vraiment. L'expression semble sortie tout droit d'un glossaire de la psycho-pop. Elle vient plutôt de chez Proust. Pierre Bayard l'emploie tout bonnement, un peu comme l'auteur de la Recherche du temps perdu, pour désigner un ensemble de savoirs culturels qui «s'interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, et qui en façonnent la lecture à son insu».

Plus étonnant peut-être est l'aveu de cet amusant professeur qui affirme que la plupart de ses collègues, tout comme lui, ne lisent pas forcément en profondeur les ouvrages dont ils parlent! Tout est question de degré, bien sûr, mais l'affaire demeure: à l'université, dans les collèges, le discours sur le livre a remplacé le livre lui-même, ce qui a permis de confondre l'érudition qui tourne à vide avec le vrai savoir.

Où en sommes-nous avec les livres? Une attachée de presse respectable me disait, pas plus tard que cette semaine, qu'elle devrait sans doute lire Pierre Bayard puisqu'elle n'avait guère le temps de digérer tous les ouvrages dont elle a pourtant la tâche de parler... Elle s'acquitte pourtant déjà de sa tâche sans tout lire ce dont elle parle pourtant, et tout en faisant reproche aux journalistes, comme la plupart de ses collègues, de ne pas arriver à digérer tous les titres que l'éditeur Machin propose.

Force est de reconnaître que le réjouissant Pierre Bayard, derrière le masque de l'ironie, a en bonne partie raison: les livres non lus occupent de plus en plus d'espace. «N'avoir pas lu un livre est le cas de figure le plus commun, et l'accepter sans honte un préalable pour commencer à s'intéresser à ce qui est véritablement en jeu, qui n'est pas un livre mais une situation complexe de discours, dont le livre est moins l'objet que la conséquence.»

Au fond, le professeur Bayard est un petit malin... À travers sa défense drolatique de la non-lecture, il propose en fait un grand nombre de pistes de lecture, depuis des classiques jusqu'à des romans contemporains. Dans son opuscule, l'objectif premier demeure bel et bien de défendre l'importance du livre, y compris du livre qu'on ne lit pas. En un mot, le livre vaut encore d'être défendu, même au prix de l'absence de lecture!

«Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique, affirmait Oscar Wilde, à la manière du célèbre Lousteau de Balzac; on se laisse tellement influencer... »

Vous vous demandez peut-être si j'ai vraiment dévoré Comment parler des livres que l'on n'a pas lus? pour vous en dire un mot. D'après vous?

jfnadeau@ledevoir.com

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