Cinéma vérité

Bill Gaston, ça vous dit quelque chose? Il était joueur de hockey semi-professionnel. Et il est devenu écrivain. Non, ce n'est pas une blague. Poésie, romans, nouvelles, récits, théâtre... il a publié une quinzaine de livres depuis le début des années 1980.

Du gros calibre, attention. On compare ce cinquantenaire établi à Vancouver aux meilleurs auteurs canadiens, du type Alice Munroe, Margaret Atwood, Thimothy Findley. Ce qui ne l'a pas empêché d'imposer son propre style.

Findley, d'ailleurs, a déjà dit à son propos: «Son rare talent de patiner sur les glaces les plus subtiles de l'esprit humain pousse ses lecteurs dans des recoins où se risquent très peu d'autres écrivains.»

Il suffit de lire Le Caméraman pour s'en convaincre. Une histoire déroutante, et captivante, qui se passe dans le milieu du cinéma. Une sorte de faux polar à plusieurs tiroirs, où le héros s'égare quelque part entre réalité et fiction. Avant de trouver sa propre vérité.

Francis. C'est le nom du caméraman en question. Quand le roman commence, il est à Fredericton, avec sa conjointe, une ex-actrice mère d'une petite fille de trois ans et demi. Il s'apprête à partir, seul, pour Washington.

Ça ne lui dit rien qui vaille. D'abord, il n'a pas envie de quitter son nid douillet, ses deux amours. Ensuite, il a une peur folle de l'avion. Surtout, il n'a pas du tout envie d'affronter ce qui l'attend là-bas. Son meilleur ami, un cinéaste qui se fait appeler Koz, a des ennuis. De sérieux ennuis: en instance de procès, il est accusé du meurtre d'une actrice. Un meurtre qu'il aurait commis en direct devant une caméra. Caméra tenue par qui? Par Francis lui-même. Autant dire que lui aussi est dans de beaux draps.

Ça, c'est la situation de départ. C'est l'intrigue de base. On verra peu à peu notre caméraman se transformer malgré lui en enquêteur amateur: que s'est-il vraiment passé ce jour-là? Koz a-t-il, oui ou non, commis un meurtre? Et si oui, pourquoi? Enfin, jusqu'à quel point a-t-il manipulé tout le monde dans cette affaire, à commencer par Francis?

Ce ne serait pas la première fois. Et c'est là que ça devient intéressant. Jusqu'à quel point Francis n'a-t-il pas été manipulé toute sa vie par Koz, depuis leur première rencontre, à la fin du secondaire, en 1969, à Vancouver? C'est la question de fond de ce roman qui alterne entre présent et passé, et où chaque chapitre est construit comme une scène de film.

Habile construction. Qui nous tient en haleine, malgré quelques longueurs. Tandis que le caméraman remonte le fil de ses souvenirs, on reste accroché à ce qui se joue au présent, au dénouement qui tarde à arriver.

Entre-temps, c'est toute une réflexion sur le cinéma, la création et l'art en général qui nous sera proposée. Une réflexion sur la barrière entre fiction et réalité, aussi. Qu'est-ce qui est fictif, qu'est-ce qui est réel quand on fait de sa propre vie une oeuvre d'art? Quand on joue sa vie, et peut-être sa mort, comme dans un film?

Ce fameux Koz, on le comprendra assez vite, n'a qu'une seule et véritable obsession: le cinéma. Le cinéma comme mode de vie. «Koz marchait, mangeait, dormait, respirait film.» À tel point qu'une caméra observe en permanence ou presque ses faits et gestes. Ceux de ses amis, surtout. À leur insu.

Personnage énigmatique, ce Koz. Que même son meilleur ami n'arrive pas à cerner. Mais Francis est-t-il vraiment son meilleur ami? Koz a-t-il vraiment un meilleur ami? Qui est-il finalement, lui qui s'est toujours entouré de secrets, n'a jamais révélé sa véritable identité à personne? Jusqu'à la fin, le caméraman se demandera s'il doit ou non

faire confiance à ce manipulateur de première au charisme effrayant.

Et jusqu'à la fin, nous nous le demanderons avec lui. Nous nous demanderons aussi à quoi tient l'amitié. Et l'amour. Puisque entre les deux hommes il y a aussi une femme. Une femme, et un enfant, dont la paternité demeure incertaine.

Au passage: toutes sortes de considérations sur les moyens que chacun trouve pour donner un sens à sa vie. Sur les dépendances qu'on se crée aussi, quelles qu'elles soient, pour s'étourdir, ne pas sombrer. Dépendance à l'alcool, pour commencer. Mais aussi à la nourriture. Au sein maternel, même. À la passion. À l'art. Etc.

Imparfaits, profondément imparfaits, les personnages du Caméraman. Humains. Et attachants. Peu importe que leur univers soit à mille lieues du nôtre, peu importe le petit cinéma qu'on s'est construit chacun pour soi, c'est un miroir qui nous est tendu.

Tout ça sans prétention, dans un langage direct, parfois cru — très bien rendu par la traduction, d'ailleurs. Tout ça s'imbriquant comme par enchantement. Quel-

ques détails superflus, sans doute, mais quel sens de l'observation. Quelle profondeur, surtout, derrière ce qui se donne à lire comme un pur divertissement.

Paru il y a 13 ans, Le Caméraman est le deuxième roman de Bill Gaston, son premier livre traduit en français. Il était temps. Heureuse initiative de la maison d'édition québécoise La Pleine Lune, qui s'apprête à publier, paraît-il, la traduction de Mount Appetite, un recueil de nouvelles qui a valu à l'auteur d'être finaliste au prestigieux Giller Prize en 2002. Vite, on l'attend.



Collaboratrice du Devoir

***

Le camÉraman

Bill Gaston

Traduit par Ivan Steenhout

Les Éditions de la Pleine Lune

Montréal, 2007, 504 pages

À voir en vidéo