Beautés négligées

Une exposition nous fait tomber à la renverse à la Cinémathèque québécoise. Celle des affiches de films d'ici recalées par les distributeurs au profit d'images plus racoleuses. Lancée aux Rendez-vous du cinéma québécois, l'expo en question tient l'affiche, puisque affiche il y a, jusqu'au 29 avril. Trente maquettes écartées posent à côté de leurs consoeurs agréées. Toutes, les chouchous comme les parias, issues de films récents, furent distribuées entre 2001 et 2006.

On y jette d'abord un oeil par simple curiosité, avec l'arrière-pensée que, si les promoteurs les ont boudées, c'est pour leurs tares ouvertes ou leurs vices cachés. Trop laides, sans doute, ou trop insignifiantes pour trouver preneur, ces affiches-là. Un peu plus, on lèverait le nez dessus avant même de l'y avoir posé. Erreur!

Au départ perplexe, vite choqué, on se pince pour y croire. Quoi! L'immense majorité de ces laissées-pour-compte sont bel et bien supérieures à celles qui ont reçu le feu vert des distributeurs. Incroyable!

De beaux, d'audacieux concepts se sont vus écartés au profit d'affiches racoleuses, garnies de vedettes en photos. Sur les cimaises, agréées et rejetées sont exposées côte à côte, et notre oeil ahuri vole des unes aux autres.

Un dessin d'homme à tête de cheval en train de brûler, proposé par Yvan Adam pour La Belle Bête de Karim Hussein, relève de l'oeuvre d'art. Les photos en collage, choisies finalement, sont d'une si criante banalité. Magnifique, aussi, cette maquette du même Yvan Adam pour Un dimanche à Kigali: silhouette en ombre chinoise sur fond mauve, avec une coulée de peinture blanche au bout de la machette. Pour illustrer Le Collectionneur, Adam avait entrelacé des membres de plâtre sur une tête rouge, brillant concept écarté également de la main. Le graphiste Alexandre Renzo proposait aussi de vrais joyaux, en pure perte. Tenez! Cet immense coeur avec flèche de néon sur la falaise de La Grande Séduction, ou cette chaîne entortillée, culminant sur une paire d'ailes pour La Rage de l'ange. Vraie splendeur!

On admire au passage ces valeureux graphistes. Ils persistent à proposer des projets pleins d'audace, tout en les sachant voués aux corbeilles à papier, parmi les concepts plus criards destinés à satisfaire le client. Faut ce qu'il faut.

Marc H. Choko a rédigé un texte dans le livret qui accompagne son expo. Il décrit des distributeurs qui, après avoir demandé à l'affichiste: «Étonne-moi!», finissent par se réfugier dans la recette-choc et simpliste; stars et images faciles à ingérer pour le spectateur. «Toute audace sera vite réprimée et le graphiste, retourné à sa planche ou à son écran, pour reprendre la même recette: la photographie des principales vedettes devant un lieu tiré du film, le tout assaisonné d'une typographie anodine», constate-t-il.

Marc H. Choko observe par ailleurs, et nous avec lui, un phénomène parallèle. Tiens! Tiens! En de rares cas de figure, les affiches officielles se révèlent supérieures ou égales à celles écartées. Mais pourquoi ça? Comme par hasard, celles-ci vendent les films de créateurs établis. Les Denys Arcand, Robert Lepage, Wajdi Mouawad ont de toute évidence imposé leur sceau jusque sur l'affiche. Exceptions venues confirmer la règle, non tant du moindre effort que du chemin balisé avec grosses voitures pleines de stars roulant vers le succès anticipé.

Le conservateur n'a pu mettre la main que sur un certain nombre de maquettes refusées, sollicitant avant tout des graphistes qu'il connaissait. Les projets avortés ne sont recensés nulle part, souvent mort-nés, ectoplasmes flottant dans leurs limbes. Combien d'entre eux sont disparus sans laisser aucune trace? On aimerait voir ce type d'expo se répéter d'une année à l'autre, pour découvrir tout ce qu'on a manqué. Comme on aimerait remonter aussi le temps, afin de repêcher les anciennes affiches recalées, histoire de redécouvrir l'histoire de notre septième art à travers les plus belles images qu'il ait pu inspirer.

Comment l'affiche de film pourrait-elle s'imposer comme art au Québec dans un tel climat de consensus mou? Impossible! Rien pour la postérité, tout pour l'effet minute. Les grandes traditions russes, polonaises, et même françaises de l'affiche de film en ont d'ailleurs pris pour leur rhume. Désormais balayées un peu partout par la machine dominante américaine qui entend tout dire, tout montrer, sans laisser place au mystère et à l'imagination du public. Faut dire qu'en ces matières de marketing cinéma, Québec imite plus servilement Hollywood que d'autres.

Le trouble qui nous envahit devant ces belles affiches repêchées de l'oubli tient de la crampe de société.

Non, pareille médiocrité ne saurait dominer sur un seul front. Ça fait forcément tache d'huile par-delà l'affiche de cinéma, pour atteindre les oeuvres elles-mêmes. De fait, combien de films d'auteur tissés d'audace et de finesse se voient préférer les productions commerciales... Même phénomène aussi pour les couvertures de livres, souvent si vulgaires mais qui font choc! L'efficacité par le plus bas dénominateur commun. On éprouve à la Cinémathèque comme un vertige...

Ça vaut aussi pour les gens. Toutes ces grandes gueules à pleines tribunes, qui causent de tout et de rien, en général sans compétence aucune, mais dont le nom, le profil, sont classés bons vendeurs, quand d'autres personnalités plus discrètes, plus érudites, demeurent dans l'ombre.

Les arts grand public, la télé, le cinéma sont visés tout particulièrement par le culte de la médiocrité. Plus il y a de l'argent en jeu, plus le marketing avance à gros sabots.

On songe à tout ça en parcourant l'expo des affiches refusées. Des images intérieures flottent aussi, insistantes: une kyrielle de petits Mozart assassinés par le rouleau compresseur du clinquant et du vide! On secoue ces visions dramatiques, trop théâtrales, voyons! Le bon sens prend la relève, nous disant qu'à force de prendre le public pour une valise, il roulera à perpète sur un gros carrousel sans âme. Car le dindon de la farce, n'est-ce pas lui?

otremblay@ledevoir.com

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