Des vessies pour des lanternes

Une fois encore, on ne peut que s'incliner, sourire en coin, devant le génie du marketing de la malbouffe. Devant la chute éventuelle des ventes de boissons gazeuses qui font grossir, les géants Coca-Cola et Nestlé unissent désormais leur force de frappe pour mettre sur le marché un nouveau liquide plus près des préoccupations des gens. Son nom? Enviga. Cette boisson au thé vert aurait, prétendent-ils, le pouvoir de faire maigrir à condition d'en boire... trois par jour. Rien de moins.

En matière de récupération d'une tendance, cette allégation mérite la note parfaite mais fait aussi sourciller les chiens de garde de la consommation. À commencer par le Center for Science in the Public Interest (CSPI), qui a intenté au début du mois une poursuite aux États-Unis contre les deux multinationales de la bouffe manufacturée pour publicité mensongère et marketing douteux. On comprend facilement pourquoi.

Pour Coca-Cola et Nestlé, cette boisson, dont la date de mise en marché au Québec n'est pas encore connue, a pourtant tous les ingrédients du succès: de l'eau gazeuse, du calcium, des extraits de thé vert, des saveurs naturelles, de la caféine, de l'acide phosphorique et de l'aspartame. Et autre chose aussi: une forte concentration de gallate d'épigallocatéchine (EGCG pour les intimes), issu du thé vert et connu dans certains milieux comme étant un «brûleur de calories».

Avec une telle caractéristique, cette substance serait d'ailleurs, aux yeux de plusieurs, miraculeuse. Motif: plus on en consomme, plus on brûle de calories, sans forcément faire de l'activité physique. En théorie, bien sûr.

La multinationale Nestlé le confirme d'ailleurs sur la base d'une étude qu'elle a menée auprès de 31 cobayes — choisis parmi ses employés — pendant 72 heures. La recherche vient d'être publiée dans la revue américaine Obesity. Ses conclusions ont pourtant été largement remises en question lors d'une présentation à une conférence de la Société américaine de l'obésité, l'an dernier. Coca-Cola et Nestlé n'en font toutefois pas mention dans leur baratin publicitaire.

Des calories négatives?

Au contraire, devant l'engouement que pourrait susciter cette boisson dans la frange bien portante de l'Amérique, les deux groupes unis au sein de Beverage Partners Worldwide, un partenariat visant à faciliter la propagation de leurs produits sur la planète, n'hésitent pas, désormais, à évoquer le miracle. Comment? En parlant ici de «calories négatives» et en indiquant là qu'Enviga est bien plus efficace que toutes les solutions faciles qu'on retrouve sur le marché pour maigrir. Rien de moins.

Pour le CSPI, tout ça, c'est bien sûr de la foutaise. Foutaise qui, à 1,50 $ la canette, peut finir par coûter, si on suit la «prescription» du fabricant, 1600 $ en une année! Et le jeu n'en vaut certainement pas la chandelle, estime le groupe de pression.

Après analyse des études sur le sujet et du boniment des deux géants de l'alimentation transformée, les scientifiques de l'organisme sont catégoriques: Enviga n'est finalement qu'une autre boisson à forte teneur en caféine et surtout un soda allégé vendu trop cher, exactement le genre de remède miracle inefficace qu'il prétend ne pas être.

«Il n'y a pas de preuves formelles qu'Enviga aide à contrôler son poids», explique David Schardt, nutritionniste en chef au CSPI, dans un communiqué diffusé plus tôt en février. «En fait, pour maigrir, il vaut mieux s'éloigner de cette boisson ou encore s'inscrire à un centre d'entraînement, ce qui peut d'ailleurs coûter moins cher que trois canettes d'Enviga par jour.»

Le portefeuille épargné

Déterminé à mettre des bâtons dans les roues du rouleau compresseur de la persuasion piloté par Coca-Cola et Nestlé, le CSPI vient d'ailleurs de traîner les deux groupes devant la Cour fédérale du New Jersey. La formation consumériste reproche aux multinationales d'en faire accroire aux consommateurs et de les tromper avec un étiquetage et une campagne qui annoncent sur le produit bien plus que celui-ci peut vraiment en livrer.

«Cette campagne de marketing trompeuse doit être stoppée avant que des millions d'Américains ne se fassent avoir, a expliqué Mark Cuker, du CSPI. Enviga brûle plus d'argent que de calories.» La poursuite fait suite à plusieurs mises en garde et des appels à la raison envoyés par le groupe de pression aux deux multinationales. Mais ces appels n'ont rien donné.

Pis, Coca-Cola compte s'opposer vertement à cette poursuite, alléguant que les vertus de sa boisson reposent bel et bien sur des données scientifiques fiables. Le leader en matière de bulles au sucre estime d'ailleurs que c'est aux consommateurs de s'informer pour faire leurs choix et non au CSPI de décider pour eux.

L'entreprise prétend aussi que sa boisson n'est pas présentée comme un produit pour perdre du poids mais plutôt comme une boisson qui «brûle des calories». Ce qui, dans l'esprit de bien des consommateurs, revient finalement au même.

conso@ledevoir.com

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