Les réflexions de Mme Marois

Après Joseph Facal, la vice-première ministre Pauline Marois a fait valoir mercredi dernier, lors d'un débat avec le président de l'ADQ, Guy Laforest, et la députée libérale Monique Jérôme-Forget, son désir de voir le Parti québécois proposer à son tour une modernisation du modèle québécois.

Ses propos, publiés le même jour que le plan d'action du gouvernement, ont donné l'impression d'une divergence avec le premier ministre Bernard Landry. Celui-ci a assuré publiquement qu'il n'en était rien. Lui-même, a-t-il affirmé, fut un artisan du renouvellement du rôle de l'État dans l'économie lorsqu'il était ministre des Finances, ce qui est vrai.

M. Landry a été, tout au long de sa carrière, un homme du progrès du Québec, champion du libre-échange puis du virage technologique, pour ne nommer que ces deux grands chantiers essentiels à la modernisation de l'économie québécoise.

Il est aussi vrai que, pour l'heure, M. Landry se repose davantage sur le bilan de son gouvernement qu'il n'évoque les défis nouveaux. Ses ministres l'incitent à ne pas laisser à ses adversaires le terrain du changement.

Cela étant, le débat sur le nouveau modèle québécois tournera en rond si l'on se borne à deviser sur la taille de l'État. La question est moins de savoir si l'État est trop lourd que de savoir à quels besoins nouveaux il devrait répondre au début des années 2000, les besoins créés par l'effondrement de la famille traditionnelle, le vieillissement de la population, la mondialisation, la précarisation de l'emploi ou la détérioration de notre environnement.

Mme Marois n'a pas seulement souhaité que l'on envisage autrement le rôle de l'État. Dans la perspective où le monde a changé, «même la question de la souveraineté du Québec doit être pensée d'une autre façon», dit-elle. Ce passage de son allocution est passé presque inaperçu. Pourtant, ses propos tranchent avec l'idée de tenir un référendum dans les 1000 jours, même si elle n'a pas explicitement contesté ce scénario officiel.

«En fait, a-t-elle ajouté, la souveraineté des petites nations dans un monde de plus en plus interdépendant doit nous amener à penser autrement. De quel genre de souveraineté a-t-on besoin pour faire progresser notre langue, développer plus de richesses, plus de solidarité, plus de bonheur? Ce n'est pas l'objet du débat d'aujourd'hui. Mais c'est un débat qu'on devra faire.»

«Il faudra être souverain, a-t-elle affirmé. Mais il faut surtout poser de plus en plus de gestes de souveraineté. Le faire tous les jours, tous les jours plutôt que d'attendre toute notre vie de les poser tout d'un coup pendant que la mondialisation nous passe sur le corps. Plus les Québécois connaîtront la souveraineté, plus ils l'exerceront au quotidien dans leurs institutions, plus le Québec sera souverain, plus les Québécois voudront leur pleine souveraineté.»

D'autres diraient que Mme Marois fait l'éloge de la patience.

J'ai quelques appréhensions quant à la signification de l'expression «souveraineté des petites nations». La souveraineté est la même pour toutes les nations quelle que soit leur taille. Ou bien une nation est souveraine ou bien elle ne l'est pas. On ne peut pas badiner avec les termes.

Mais je crois que Mme Marois cherche, et elle n'est pas la seule à le faire, un chemin réaliste pour faire passer l'appui à la souveraineté de 40 % aujourd'hui à plus de 50 % dans un délai raisonnable.

Le projet souverainiste n'est plus un cri du coeur, comme en 1980. Il n'est plus non plus une réponse au déni canadien comme en 1995. Il faut le concevoir comme un projet, comme une réforme, dont la réalisation prendra quelques années.

Pour l'heure, les Québécois sont majoritaires à ne pas souhaiter la tenue d'un référendum. Bon nombre de souverainistes adhèrent à l'ADQ qui, pourtant, prône un moratoire sur la question nationale. Il faut prendre acte de ce glissement et se demander comment on va réintéresser les Québécois à ce projet.

On n'y parviendra pas en promettant un référendum qui n'aura pas lieu. Il faudra pas mal plus d'imagination. Il faut introduire un peu de vérité dans ce débat. Et se rappeler que l'important est d'avancer, pas de se donner l'impression qu'on avance.

Je soumets trois façons d'avancer:

- remettre le Québec en mouvement sur quelques grandes questions. La réforme des institutions démocratiques, notamment celle du mode de scrutin, je l'ai déjà écrit ici, me semble être l'une de ces questions;

- rapprocher les Québécois de la souveraineté en occupant pleinement nos champs de compétence. Le gouvernement a l'occasion de le faire dans deux domaines au moins: créer une caisse santé avant qu'Ottawa n'impose la sienne avec ses conditions; mette en oeuvre un programme complémentaire de congés parentaux pour les travailleurs autonomes;

- enfin, proposer une démarche sérieuse, planifiée et mature de préparation du Québec à la souveraineté, comme Tony Blair prépare le Royaume-Uni au passage à la monnaie européenne dans quelques années.

Promettre un référendum qui n'aura pas lieu est un scénario de l'irréel. La réalité se vit tous les jours dans l'action, pas dans l'incantation et les faux-fuyants.

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca