Les relations de Sarkozy

Il y a des coïncidences qui ne trompent pas. Le mois dernier, tous les habitants de mon quartier ont reçu dans leur boîte aux lettres une édition spéciale du Figaro. C'était bien la première fois que mes voisins et moi, qui habitons un quartier populaire, étions sollicités par ce journal généralement plus lu dans les beaux quartiers. Cette édition gratuite, destinée à être distribuée pendant plusieurs semaines, portait deux titres principaux en une. Le premier vantait la reprise économique hexagonale. Le second étalait à pleine page le nouveau programme du parti de Nicolas Sarkozy, l'UMP.

À la veille de son congrès d'investiture, Nicolas Sarkozy ne pouvait pas espérer mieux. Même si elles ne sauraient expliquer à elles seules l'avance du candidat dans les sondages, les relations qu'entretient le ministre de l'Intérieur avec les médias jouent un rôle non négligeable dans cette campagne. En effet, le personnage a toujours su cultiver ses relations avec la presse.

Depuis cette époque — quelque part dans les années 60 — où le ministre de l'Information examinait chaque soir le téléjournal avant sa diffusion, peu d'hommes politiques ont pu prétendre exercer une telle influence sur les médias. L'ancien ministre socialiste Dominique Strauss-Kahn n'avait pas tort de dire récemment qu'il y a «du Berlusconi» dans cet homme. À la différence près que le Cavaliere italien était lui-même propriétaire d'un empire médiatique.

Les réseaux d'influence de Nicolas Sarkozy n'en sont pas moins réels et profonds. Deux événements relativement récents illustrent jusqu'où peut aller l'influence du candidat à la présidentielle. Peu de dirigeants politiques canadiens ou américains peuvent se vanter d'avoir eu le bras assez long pour faire congédier le rédacteur en chef d'un grand hebdomadaire. C'est pourtant ce qui est arrivé à l'été 2005. Alors que le couple Sarkozy battait de l'aile, le magazine Paris Match avait publié une photo de Cécilia Sarkozy avec son amant, le publicitaire Richard Attias. Au dire de toute la profession, c'est Nicolas Sarkozy lui-même qui a eu la tête du rédacteur en chef Alain Genestar. Le magazine populaire, spécialiste de la vie privée des stars, a prétexté que Genestar n'avait pas averti son patron. Or celui-ci n'est nul autre qu'Arnaud Lagardère, un proche de Sarkozy.

L'an dernier, les journalistes du quotidien économique La Tribune ont protesté publiquement contre la non-publication du résultat d'un sondage qui plaçait la candidate socialiste Ségolène Royal en tête pour «résoudre les problèmes économiques et sociaux de la France». Tous les autres résultats du sondage avaient été publiés, sauf celui-là, comme par hasard. Or il se trouve que La Tribune est elle aussi la propriété d'un proche de Sarkozy, Bernard Arnault.

On ne devient pas candidat à la présidence sans cultiver ses relations. Depuis qu'il a été maire de Neuilly, la ville la plus riche de France, Nicolas Sarkozy a eu l'occasion de côtoyer de près toute l'élite médiatique française. Cela va de Michel Drucker aux plus grands magnats de la presse. Martin Bouygue, géant du bâtiment et de la télévision (TF1, LCI, etc.), est un ami personnel de Sarkozy. Il a été témoin à son mariage et est le parrain d'un de ses enfants. En 1992, Nicolas Sarkozy avait d'ailleurs pris la défense de TF1 lorsque la chaîne avait été sanctionnée pour n'avoir pas respecté les quotas de productions françaises. Le ministre avait alors jugé la réglementation «absurde». De retour d'un voyage aux Antilles, Sarkozy avait été le premier à laisser couler l'information selon laquelle un journaliste noir, Harry Roselmack, présenterait bientôt le journal télévisé de TF1. Le ministre de l'Intérieur était visiblement dans le secret des dieux.

Le ministre est aussi très proche du groupe Lagardère, actif dans les armements et les médias (Paris Match, Le Journal du dimanche, Europe 1, etc.). C'est Sarkozy, lorsqu'il était ministre de l'Économie en 2004, qui a réglé la succession du groupe. L'héritier Arnaud Lagardère ne cache pas son amitié pour l'homme. «Nicolas n'est pas un ami, c'est un frère», a-t-il déclaré en avril 2005. Le patron d'Europe 1, l'ancien journaliste Jean-Pierre Elkabbach, a quant à lui reconnu candidement se faire un plaisir de recueillir l'opinion du ministre de l'Intérieur avant de recruter un nouveau journaliste politique.

Depuis Fouché, l'ancien ministre de la Police de Napoléon, le ministère de l'Intérieur n'a jamais été un ministère comme les autres. Nicolas Sarkozy ne manque pas de le rappeler aux journalistes. Devant la rédaction du Parisien, il n'a pas hésité à interpeller un journaliste un peu trop curieux. «Moi aussi, je sais des choses sur votre vie privée», aurait-il affirmé, selon une enquête publiée dans Le Nouvel Observateur.

«Un film critique envers Nicolas Sarkozy serait, aujourd'hui, impassable» sur la chaîne publique France 2, écrivait l'an dernier le directeur de l'hebdomadaire Marianne, Jean-François Kahn.

Les bonnes relations dans les médias ne suffisent pourtant généralement pas à fabriquer une vedette médiatique et encore moins un président. Encore faut-il passer l'écran. Or, de ce point de vue, Nicolas Sarkozy est certainement le meilleur performer politique de France. Ses phrases courtes et percutantes ainsi que son style de boxeur font merveille à l'écran. Une émission de deux heures avec lui — France 2 lui en a consacré trois depuis un an! — est une garantie de bonnes cotes d'écoute. Même chose avec ce Sarkozy qui pose en roitelet à la une d'un numéro de Paris Match titrant «Un destin en marche».

On l'oublie souvent, la France a des moeurs politiques plus proches de celles de l'Italie que de celles de la Grande-Bretagne ou de la Suède. Voilà pourquoi le candidat centriste François Bayrou (UDF) propose d'interdire aux entreprises sollicitant des marchés publics le contrôle d'une chaîne de télévision ou d'un journal. Cela signifierait l'exclusion de plusieurs grands groupes français du monde des médias. La mesure aurait au moins pour effet de rehausser la cote d'intégrité des journalistes. Selon un sondage du journal La Croix, 63 % des Français jugent que les journalistes français ne sont pas indépendants des pressions des partis et du pouvoir. Une catastrophe de plus pour la démocratie.

crioux@ledevoir.com

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