Le gros bon sens

Réjouissons-nous: le gros bon sens a prévalu dimanche soir dernier. La neuvième soirée des Jutra a sacré meilleur film de l'année l'excellent Congorama de Philippe Falardeau, lequel a également reçu les prix du meilleur réalisateur et du meilleur scénario. Le Québec cinéphile avait retenu son souffle. La compétition partait dans tous les sens: grands projets inaboutis (Un dimanche à Kigali), divertissements haut de gamme coincés dans leurs propres engrenages (Guide de la petite vengeance, La Vie secrète des gens heureux), et puis une série B bien faite et mal écrite au triomphe populaire inédit (Bon cop, bad cop) dont on s'attendait à ce qu'il rafle la mise, comme le suggéraient ses 12 nominations (Congorama en avait six).

Le gros bon sens, je le rappelle et m'en réjouis, a fait triompher la qualité avant la quantité, l'excellence avant la rentabilité (nouveau mot d'ordre de notre industrie), la pertinence avant l'opportunisme, l'effet pensée avant l'effet-choc. Pour peu, on aurait cru que tout allait bien dans l'industrie du cinéma québécois. À cet égard, le message de la ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, livré en milieu de soirée, était sans équivoque. Réitérant l'engagement du gouvernement libéral, qui vient d'allonger de dix millions de dollars la contribution de la SODEC à la production de films, elle a déclaré ceci: «En 2008, 2009 et 2010, il n'y aura pas d'élections, mais les budgets seront toujours là. Parce que vous le méritez, par votre talent, votre passion, votre audace. Parce que les Québécois aiment se reconnaître dans leur cinéma et sont surtout fiers de le voir rayonner à travers le monde.»

Ce discours senti, tempéré, évitait l'écueil de la rentabilité et l'éloge du box-office maison. C'eût été déplacé dans le cadre d'une cérémonie soulignant l'excellence. Mais c'eût été franc. Et cela aurait aussi permis de dissiper quelque peu le caractère insolite et paradoxal de cette soirée, qui récompense un art et un langage dont on ne parle que rarement, au profit d'une industrie, commentée de long en large et prise en otage par quelques fiers-à-bras à qui le système profite pleinement.

Ceux-là prendront-ils éventuellement le contrôle du gala? Le cas échéant, le transformeront-ils en une sorte de Metrostar du cinéma, dont le Billet d'or (récompensant le film ayant fait le plus de recettes au box-office) serait la récompense ultime? Ajoutez un Billet d'argent, un Billet de bronze et quatre prix d'interprétation votés en pharmacie et vous aurez un gala parfaitement synchrone avec le climat ambiant et qui semblerait découler en droite ligne des politiques de la SODEC et de Téléfilm. De la fiction, tout ça, rassurez-vous. Mais tant et aussi longtemps que la soirée des Jutra restera la forteresse du cinéma de qualité, comme elle en a fait la preuve dimanche soir, tenons-nous prêts à la défendre.

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Une image vaut mille mots. Cette semaine, deux films québécois prennent l'affiche en même temps: Dans les villes, méditation poétique de Catherine Martin (Mariages), récemment présentée à Berlin, et Nos voisins dhantsu, comédie à sketchs sur les simagrées au Japon de l'humoriste Réal Béland. Deux films aux antipodes, qui pourraient témoigner de la richesse de notre cinématographie si l'un et l'autre avaient les mêmes chances sur la ligne de départ. Or l'un est un film d'auteur, distribué dans quelques salles à Montréal et à Québec, l'autre un sous-produit télévisuel projeté sur plusieurs dizaines d'écrans à l'échelle de la province. Madame la ministre ne saura plus où donner de la tête.

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Toujours au chapitre des grands écarts, mais sur une autre planète dans ce cas-ci, voici un autre cas de figure, pas piqué des vers. Variety annonçait cette semaine que Ron Howard et son producteur Brian Grazer ont acquis les droits de remake de Caché. Vous avez bien lu. Le brillant thriller psychologique de Michael Haneke, dont le monde entier cherche encore la clé, tombe entre les mains de ceux qui ont démystifié le Saint-Graal (Da Vinci Code) en trois coups de cuiller à pot. J'ai presque hâte de l'haïr, celui-là.

Collaborateur du Devoir

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